Une profonde rupture s'opère dès l'entame de cet essai, où le philosophe s'attache à déloger la conscience de son piédestal idéaliste pour la réancrer dans l'épaisseur charnelle du monde. En s'opposant à la démarche scientifique qui manipule les choses de l'extérieur au lieu de les habiter, l'auteur restitue au corps son ambivalence fondamentale de voyant et de visible, de touchant et de touché. J'aime la clarté avec laquelle le texte affirme que notre corporéité n'est pas un simple objet parmi d'autres, mais le tissu même à partir duquel le visible s'organise et prend consistance.
À travers l'évocation des reflets de l'eau dans une piscine, l'analyse phénoménologique parvient à rendre sensibles les distorsions et les ébrures qui constituent la vérité même de notre rapport aux choses. L'expérience perceptive n'est plus décrite comme une opération intellectuelle désincarnée, mais comme une possession bizarre et presque folle qui nous permet d'avoir à distance les aspects multiples de l'être. C'est une réconciliation salvatrice avec le sensible, une invitation à rejeter les constructions géométriques abstraites pour réapprendre la leçon de contingence et de présence pure que nous livre la nature.
Une belle lucidité traverse enfin les pages consacrées au caractère inachevé de l'histoire de l'art, qui récuse l'idée d'une peinture totale ou définitivement réalisée. En prenant l'exemple de Paul Cézanne pensant en peinture, l'auteur rappelle que le monde demeure une énigme éternellement ouverte, chaque nouvelle génération de créateurs devant recommencer le geste de déblayage du réel. En refermant ce volume d'une immense portée métaphysique, je garde la certitude que la philosophie authentique doit s'inspirer de cette attention poétique du regard, la seule capable de briser les concepts figés pour retrouver le courant libre de la pensée.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire