J'aime la façon dont Antonio Gramsci démonte l'illusion d'un fascisme perçu comme une simple anomalie historique, avec quelle rigueur il théorise le mouvement né du déchirement du capitalisme et du désarroi des classes moyennes, la bourgeoisie abandonnant le cadre démocratique devenu impuissant pour confier à la violence des milices le soin de briser les conquêtes ouvrières. L'observation de cette parfaite répartition des tâches entre la démocratie formelle et la réaction armée constitue un apport majeur, révélant comment l'État restauré vient ensuite légaliser, par ses tribunaux et ses prisons, le travail de répression entamé dans l'illégalité.
En parcourant ces pages de combat, je suis intéressé par son refus du dogmatisme et la précision du portrait qu'il dresse de Mussolini, décrit sans concession comme l'incarnation de la petite bourgeoisie italienne friande de visages enragés. La plume de Gramsci saisit la réalité brute de la crise sans jamais céder au désespoir, portée par une conscience aiguë des limites qu'il faut connaître pour mieux les élargir. En lisant sa dissection des fractures du Mezzogiorno et de la désagrégation du tissu social, je prends la mesure d'un engagement où la rigueur du journaliste militant nourrit déjà les grands concepts politiques qui fleuriront plus tard dans les prisons fascistes.
Il me paraît évident que la portée théorique de cet ouvrage dépasse largement son ancrage historique pour offrir une grille de lecture universelle des mutations du pouvoir. L'intérêt de Gramsci pour le poids des crises spirituelles et pour l'autonomie relative de l'idéologie permet de saisir comment les classes dirigeantes ne maintiennent pas leur domination par la seule force brute, mais en obtenant le consentement des masses. C'est le cœur de sa réflexion sur l'hégémonie, cette capacité à faire apparaître un ordre social comme naturel et inévitable, où la culture, la presse et l'école deviennent des terrains de lutte décisifs pour la maîtrise des consciences.
Avec Comment naît le fascisme, Antonio Gramsci nous montre avec perspicacité que l'illusion reste la mauvaise herbe la plus tenace de la conscience collective et que le pouvoir ne saurait se réduire à l'appareil d'État. En associant la ferme volonté révolutionnaire à un pessimisme de l'intelligence sans complaisance, cette œuvre nous offre une méthode de détection des mouvements extrêmes, tout en démontrant que la liberté de pensée exige une discipline intellectuelle rigoureuse face aux mouvements de l'Histoire.



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