On ne peut qu'être sensible à la grande délicatesse avec laquelle la prose de Philippe Claudel dialogue avec le trait de Lucille Clerc pour peindre ce quotidien de marins. L'analogie entre l'immensité marine et un jardin fragile que le pêcheur doit soigner avec humilité donne au texte une belle hauteur poétique, transformant l'effort quotidien en un rituel d'une grande valeur humaine. Le portrait de cet homme incapable de formuler ce qu'il ressent pour les siens touche par sa vérité psychologique, montrant avec une pudeur que le sentiment d'être à sa place exacte sur terre n'a parfois nul besoin d'explications ni de grands discours.
L'accumulation de figures éculées finit pourtant par accorder à ce conte une tournure un peu trop prévisible. Du patron de pêche taciturne portant le sobriquet de son enfance au fils pris de doutes face à la dureté du métier, les personnages répondent à des archétypes si balisés que l'émotion peine à se renouveler au fil des pages. Je regrette que la réflexion sur le mutisme et l'impuissance des mots s'appuie sur des leçons de morale parfois appuyées sur les ombres du quotidien, donnant au récit l'allure d'une parabole un peu schématique sur la filiation.

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