J'ai trouvé dans ce court roman, initialement paru sous le titre Nata me hënë en 1985 avant d'être frappé par la censure du régime d'Enver Hoxha, l'acuité avec laquelle Ismaïl Kadaré dissèque l'oppression totalitaire. Récompensé au cours de sa carrière par le premier Prix international Man Booker en 2005 et le Prix Prince des Asturies en 2009, l'écrivain albanais quitte ici ses grandes allégories ottomanes comme Le Palais des rêves pour décrire un étouffant quotidien d'entreprise d'État. J'ai suivi le sort de Marianne, jeune laborantine intègre dont une simple réflexion nocturne sur la puissance de l'amour déclenche la rancœur jalouse de sa collègue Nora. L'engrenage bureaucratique et les réunions de travailleurs, où le collectif s'arroge le droit de juger la vie intime jusqu'à exiger un certificat médical de virginité, constituent une analyse saisissante de la lâcheté ordinaire et de l'inquisition morale.
Mon adhésion faiblit néanmoins dans la seconde moitié du récit, face au traitement symbolique choisi par l'auteur. Si le geste de Marianne détruisant sous la pluie le document médical pour le jeter dans le ruisseau offre un bel éclat de dignité, la résolution finale me laisse perplexe. En faisant réapparaître son héroïne sur un lit de maternité en figure mariale sans père déclaré, Kadaré fait basculer son étude sociale dans une allégorie mystique qui affaiblit, selon moi, la vraisemblance psychologique du drame. J'ai eu le sentiment que cette sanctification subite servait d'échappatoire poétique face à la terreur politique, au détriment de l'épaisseur humaine des personnages qui gravitent autour d'elle.
Je garde ainsi une impression partagée de cette lecture. La virtuosité narrative de Kadaré pour peindre le climat de suspicion et la contagion de la calomnie demeure admirable et instructive. Cependant, cette orientation vers le conte allégorique et cette apothéose quasi miraculeuse créent une distance qui m'a empêché d'éprouver une émotion romanesque pleinement continue.



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