Deuxième incursion dans l'univers de Yasmina Reza avec sa pièce, L'Homme du hasard, publiée en 1995, après avoir beaucoup apprécié Art, sa pièce de 2009. Ce huis clos ferroviaire met en scène deux solitudes croisées, l'écrivain Paul Parsky et sa passagère Martha, séparés par le silence de leurs monologues intérieurs jusqu'à la rencontre finale.
En installant ces deux voyageurs dans le cadre épuré d'un compartiment de train, Yasmina Reza livre une méditation d'une grande délicatesse sur le deuil, le vieillissement et la distance que chacun entretient avec son propre passé. L'autrice capte avec une subtilité remarquable le dialogue muet de Martha, cette femme qui porte dans son sac le dernier roman de son voisin sans oser le sortir pour préserver l'illusion d'une proximité spirituelle. Cette analyse de l'impact de la littérature sur une existence, où le livre devient un compagnon intime capable de consoler les chagrins réels, offre des moments de poésie sobre qui touchent juste par leur vérité psychologique.
La pièce séduit également par le contrepoint savoureux qu'elle établit entre la misanthropie amère de l'écrivain et la vitalité retenue de sa lectrice. Face aux vitupérations d'un auteur vieillissant qui ne voit dans son œuvre qu'un conglomérat de limites ou une défaite, Martha oppose un regard empreint de compassion, devinant la joie et la vie dissimulées sous le masque de l'acrimonie. Cette confrontation à distance entre deux sensibilités résume à merveille la manière dont la fiction échappe à son créateur pour nourrir le désir d'autres êtres, apportant une belle profondeur morale au dénouement.
Il me faut pourtant dire que la structure de la pièce, fondée sur une juxtaposition de monologues intérieurs alternés, peut susciter une forme de lassitude dramatique. À force de maintenir les deux personnages dans un face-à-face silencieux où chacun livre ses réflexions sans véritable interaction scénique, le propos frôle parfois l'exercice de style artificiel. Ce parti pris de l'immobilité, s'il traduit fidèlement la retenue des voyageurs, prive l'ouvrage d'une réelle dynamique théâtrale et donne par moments l'impression d'assister à une suite de proses poétiques plutôt qu'à un affrontement dramatique incarné.
Je regrette également une certaine complaisance dans l'étalage des humeurs et des petites fâcheries parisiennes qui occupent les pensées du héros masculin. Les lamentations récurrentes de Paul Parsky sur la vulgarité du gendre à venir, la hantise du corps qui se dégrade ou le mépris des émissions littéraires versent parfois dans une ironie bourgeoise un peu convenue. Cette insistance sur les tics de l'homme de lettres affaibli tend à lisser la gravité des thèmes abordés par ailleurs, réduisant par instants cette traversée de l'Europe aux proportions d'une comédie de mœurs au ton légèrement précieux.


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