Premiers dans l'univers d'Alice Zeniter, autrice que je découvre avec son Quand viendra la vague, parue en 2019 aux éditions L'Arche / Scène ouverte.
En installant son jeune couple au sommet d'un rocher corrézien alors que les eaux submergent la terre entière, Alice Zeniter livre une comédie noire particulièrement féroce sur notre incapacité à faire face collectivement aux désastres écologiques. Le « bureau des admissions » imaginé par les deux protagonistes pour sélectionner arbitrairement qui mérite d'être sauvé met à nu la banalité du rejet et les mécanismes de l'exclusion territoriale. Cette manière de transformer le sommet du Monte Cinto en un tribunal dérisoire dresse un portrait d'une grande lucidité sur nos réflexes de repli et le cynisme d'une société prompte à fortifier ses murets face à l'urgence.
Alice Zeniter excelle à produire une poésie de l'absurde au cœur même de l'angoisse eschatologique. Qu'il s'agisse de dépeindre des vaches corses adoptant l'attitude de lycéennes boudeuses au milieu du trafic ou d'inventer la harangue d'un mouflon contraint de réapprendre la bipédie, la pièce multiplie les ruptures de ton avec une verve réjouissante. C'est dans ce décalage constant entre la gravité de la montée des eaux et l'ironie mordante des dialogues que la dramaturgie trouve son relief le plus savoureux, offrant une métaphore grinçante de notre impuissance.
Il me semble toutefois que ce dispositif de jeu de rôle systématique finit par enserrer l'écriture dramatique dans une mécanique un peu abstraite. À force de faire défiler des cas de conscience incarnés tour à tour par les amants, la pièce prend parfois l'allure d'une démonstration théorique où le débat d'idées prend le pas sur l'incarnation charnelle. Les interventions successives du promoteur ou de la femme emportée par les flots apparaissent comme des vignettes conceptuelles bien amenées, mais qui tendent à lisser la tension dramatique au profit d'une fable morale un peu prévisible.Je regrette également que l'affrontement idéologique au sein du couple repose sur des postures très tranchées qui manquent parfois de nuance. L'opposition entre l'humanisme inconditionnel de Letizia et le pragmatisme sécuritaire de Mateo frôle par moments le schéma dialectique rigide, où chaque réplique vient illustrer un camp philosophique bien identifié. Cette stylisation des caractères, bien qu'efficace pour porter le propos politique sur les frontières, limite les possibilités de surprise psychologique et maintient les lecteurs à une certaine distance émotionnelle du drame.


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