samedi 1 août 2026

Sommes-nous ce que nous lisons ? de George Orwell

Dans ce court recueil d'essais, Sommes-nous ce que nous lisons ?, publié en français aux Éditions Fayard. Écrits entre 1936 et 1946 pour la presse britannique, ces quatre textes : Souvenirs de librairie, Les bons mauvais livres, Confessions d'un critique littéraire et Des livres ou des cigarettes, George Orwell portent un regard d'une honnêteté décapante sur le marché du livre, la condition de journaliste et le quotidien de la lecture.

L'intérêt majeur de ce recueil réside dans la lucidité avec laquelle Orwell casse l'imagerie d'Épinal entourant le monde du livre de son temps. En s'appuyant sur son expérience personnelle de vendeur ou de chroniqueur à la pige, l'auteur décrit sans fard la poussière des rayonnages, l'écœurant amas des volumes d'occasion et la contrainte de mentir sur la qualité des œuvres. Cette approche matérielle et comptable du texte apporte un éclairage caustique sur cet univers méconnu, rappelant que l'objet littéraire reste une marchandise soumise aux impératifs économiques du quotidien.

La plume du journaliste se montre particulièrement incisive lorsqu'elle dissèque le travail quotidien de la critique littéraire professionnelle. L'ouvrage met à nu les rouages d'une presse forcée de tresser des lauriers à des livres médiocres pour survivre, résumant avec ironie le désarroi du pigiste qui jette son âme à l'égout petit morceau par petit morceau. Cette satire du milieu des lettres touche par sa franchise, offrant une réflexion toujours d'actualité sur la valeur relative que l'on accorde à la production éditoriale.

J'aime sa démonstration chiffrée, et quelque peu désuète, relative au budget consacré aux livres par rapport à d'autres passe-temps populaires, qui tente de prouver que la lecture demeure l'un des loisirs les moins chers qui soient face au cinéma ou aux sorties au pub. L'auteur tentant ainsi de faire voler en éclats l'argument classique de l'inaccessibilité culturelle. Cette analyse sociologique concrète a maintenant perdu sa force de conviction en essayant de démontrer que la négligence des livres relève d'un choix individuel plutôt que d'un obstacle financier.

Malgré cette franchise bienvenue, ces essais portent le poids de leur format d'origine, conçu pour la presse quotidienne ou hebdomadaire des années 1940. Les anecdotes sur le public des librairies londoniennes ou les considérations financières sur le coût du tabac manquent parfois de relief une fois transposées à notre époque. Cette immersion dans la sociologie d'un milieu littéraire disparu donne au recueil un aspect daté et poussiéreux, où la brièveté des textes empêche une véritable mise en perspective historique ou philosophique.

Une certaine lassitude s'installe par ailleurs devant le ton uniformément désabusé qui traverse les différents chapitres. À force de dénoncer l'aliénation du travail d'écriture ou la bizarrerie des clients, Orwell verse dans un cynisme et une amertume revancharde un peu répétitifs qui finissent par étouffer l'amour des textes qu'il cherche à défendre. Ce parti pris de la grogne permanente donne parfois l'impression d'assister aux griefs d'un chroniqueur éreinté ou en quête de reconnaissance, plutôt qu'à la construction d'une pensée critique véritablement féconde.

Le titre français choisi par l'éditeur apparaît enfin trompeur au regard du contenu réel de l'ouvrage. Vendre ce rassemblement de chroniques comme un traité fondamental sur notre rapport à la lecture relève d'une promesse excessive que le texte ne peut tenir. Je ressors de cette brève lecture avec le sentiment d'avoir lu de bonnes chroniques de presse, vivantes et honnêtes, mais qui peinent à composer un livre dense capable de modifier en profondeur notre vision de l'écrit.


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