Premiers pas dans l'univers de François Begaudeau, auteur qui m'avait marqué avec son Entre les murs, paru en 2006.
Par son choix de la forme parodique d'un abécédaire à l'usage des aspirants auteurs, François Bégaudeau livre une déconstruction ironique du statut d'écrivain dans la société française contemporaine. Son analyse démontre avec une certaine finesse que l'adoubement littéraire relève souvent d'une attribution de galons mondains délivrés par un chœur d'initiés plutôt que d'une simple pratique artisanale de la langue. Cette façon de débusquer les tics de la religion des lettres, de la prétendue blessure originelle à la fétichisation du carnet de notes en terrasse de café, apporte un vent de fraîcheur décapant dans un milieu saturé de postures compassées.
La force de l'essai réside dans sa grille de lecture sociologique, directement inspirée de la critique des mécanismes de reproduction culturelle. En soulignant le rôle déterminant des capitaux économiques et relationnels dans l'accès à la publication, l'auteur rappelle que le mythe du génie inspiré sert d'abord à masquer les privilèges de classe. Cette démystification de l'artiste désincarné, dont le corps souffrant et le refus des compromis matériels ne sont que des mises en scène soignées, invite à repenser la littérature comme un métier profane, accessible et technique.
Le rythme enlevé des cinquante chapitres offre parfois de franches réussites comiques, portées par un sens aigu de la formule et du détail grotesque. Qu'il s'agisse de moquer le refus d'un comprimé analgésique par souci de préserver la pureté de la souffrance créatrice ou de caricaturer le banc vert des jardins parisiens sanctifié par la promenade des grands auteurs, les saillies font mouche. Cet antimanuel constitue ainsi une lecture tonique pour quiconque souhaite démystifier l'univers littéraire et le monde de l'édition, ou souhaite aborder les coulisses du monde des lettres sans la moindre complaisance dévote.
La verve satirique montre toutefois ses limites dès lors que le procédé du pastiche tourne au tir aux pigeons prévisible. À force d'enchaîner les notices sur le mode du second degré permanent et du dénigrement ricaneur, le propos frôle parfois le simplisme pamphlétaire. Cette volonté de réduire chaque geste de l'écrivain à un calcul de distinction sociale finit par lasser sur la durée, donnant le sentiment d'un jeu rhétorique qui s'écoute un peu trop parler et esquive la confrontation avec la véritable exigence du travail d'écriture.
Je regrette par ailleurs une certaine complaisance dans la posture du démystificateur professionnel. En feignant de guider un jeune novice tout en étalant sa propre lucidité sur les coulisses éditoriales, le narrateur reproduit malgré lui cette position surplombante qu'il prétend fustiger chez ses confrères. Ce cynisme désabusé envers les lecteurs ordinaires, supposés incapables de sortir de leur torpeur culturelle, ces pseudo-classements des auteurs d'une instituée l'élite littéraire, les piques grossières à l'encontre de Sartre et de certains auteurs enferment la réflexion dans une impasse aux allures de règlement de compte où la déconstruction tient lieu d'unique horizon.
Tu seras écrivain mon fils, laisse finalement une impression mitigée, partagé entre l'amusement procuré par des formules souvent bien senties et la déception d'un constat teinté d'amertume, qui n'imprime rien, et finit par lasser. Si la démolition des vanités du microcosme parisien s'avère parfaitement salutaire, j'aurais aimé que cette critique des postures débouche sur une célébration plus vibrante du pouvoir émancipateur de l'écriture. L'ouvrage vaut comme un bréviaire ironique et désabusé, à condition de ne pas y chercher autre chose qu'un exercice de démystification au titre provocateur.



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