Laetitia Colombani réussit à lier par un fil invisible des existences pourtant séparées par des milliers de kilomètres. En alternant les voix de Katla, Michiko, Anna Maria et Hawa, l'autrice ne se contente pas de raconter quatre histoires individuelles, elle dessine la cartographie globale d'une condition féminine partagée. J'aime cette polyphonie fluide où chaque trajectoire, qu'elle s'ancre dans la modernité technologique de Tokyo ou dans les structures traditionnelles d'un village sénégalais, répond à la même urgence d'émancipation et de justice.
Le récit aborde les différentes strates de l'oppression patriarcale, en évitant le piège du manichéisme pour se focaliser sur les réalités concrètes. Du concept de matahara qui étouffe les ambitions des mères cadres au Japon jusqu'à l'enfer carcéral des fausses couches criminalisées au Salvador, l'autrice décortique avec précision les rouages de la domination. J'aime ce refus de l'édulcoration, la fiction devenant un miroir implacable des violences quotidiennes subies par les femmes, qu'elles soient économiques, physiques ou psychologiques.
J'aime ce style, direct et sans fioritures, qui épouse le rythme cardiaque de ces héroïnes du quotidien, qui rend leur courage d'autant plus bouleversant qu'il s'enracine dans le dénuement ou l'isolement le plus total, dans une construction quasi documentaire, où une communauté de souffrances prend une dimension planétaire, transformant le désespoir initial de chaque personnage en une force collective capable d'ébranler les certitudes de nos sociétés.
La requalification du terme de « crime passionnel » en « crime de possession », portée par le personnage de Katla en Islande, est un exemple des nombreux combats abordés dans l'ouvrage. En dépouillant le meurtre de sa fausse parure romantique, l'autrice s'attaque au langage et aux lois qui excusent, soulignant la responsabilité de la justice, des médias et des mentalités dans la perpétuation des féminicides.
Une dimension politique innerve ainsi cette fiction, qui rappelle avec force que l'égalité n'est pas un privilège octroyé mais un droit fondamental à conquérir jour après jour. En mettant en lumière le paradoxe de ces ouvrières du Salvador cousant des uniformes pour les plus prestigieuses universités américaines sans jamais pouvoir y accéder, l'autrice dénonce les angles morts et les absurdités de la mondialisation, dans un avertissement salutaire sur la fragilité de nos acquis et sur la nécessité de la vigilance, confirmant que l'attention portée aux vulnérabilités de notre siècle constitue l'acte de résistance le plus indispensable.
En montrant le monde qui se vide et perd pied par la simple absence des femmes, Laetitia Colombani dénonce la gratuité et l'essentialité du travail féminin, trop souvent invisibilisé, méprisé par l'économie mondiale. En refermant ce livre, je garde en mémoire non pas des figures de victimes sacrificielles, mais des visages de femmes debout, unies dans une quête d'égalité, de reconnaissance, de respect.















