mercredi 19 août 2026

En pièces de Jonathan Littell

 

Après le retentissement mondial des Bienveillantes, couronné en 2006 par le prix Goncourt et le Grand Prix du roman de l'Académie française, la découverte d'En pièces, paru en 2010 chez Fata Morgana, a suscité chez moi une déception sensible. Ce bref opuscule de soixante-sept pages se présente comme un laboratoire d'écriture expérimental, délaissant toute trame romanesque au profit d'un formalisme austère et déroutant. L'argument de départ, fondé sur une mise en abyme où un narrateur anonyme découvre dans un livre le récit de sa propre déambulation, bascule rapidement dans un pastiche rigide du Nouveau Roman. Déambulant dans une demeure labyrinthique au milieu d'une famille assourdissante pour qui il n'est qu'un spectre transparent, glanant des reliefs de nourriture dans les assiettes sans susciter la moindre réaction, le protagoniste incarne une vacuité existentielle qui peine à intéresser. L'emprunt à une architecture inspirée des suites musicales baroques donne à ces sept plages narratives une allure de carcan théorique, où la géométrie prime sur le souffle littéraire.

Cette froideur clinique finit par installer une distance infranchissable entre le texte et le lecteur. Les motifs récurrents de la dissociation corporelle, avec ce visage qui semble s'effriter comme du sable ou ce corps perçu dans la glace comme une enveloppe étrangère, finissent par tourner au procédé systématique. Même l'introduction de détails violents, telle la contemplation d'une photographie montrant un condamné décapité au sabre dans un appartement parisien, semble relever d'une provocation gratuite, destinée à meubler l'absence de tension dramatique. L'errance sous la pluie dans une province humide, la fièvre délirante auprès d'une maîtresse aux contours fuyants, puis le revirement final où le héros s'improvise chef de famille autoritaire dans une posture de comédie enfantine, s'enchaînent sans nécessité interne. On a le sentiment d'un exercice de déconstruction purement intellectuel, où la volonté d'évacuer l'affect aboutit à une totale atonie émotionnelle.

L'ouvrage donne en définitive l'impression d'une note d'atelier confidentielle, réservée aux seuls inconditionnels des recherches structurales de l'auteur. Loin de la puissance narrative et de la densité historique qui caractérisaient ses grandes fresques, Jonathan Littell livre ici une variation maniérée sur l'incommunicabilité et le vide identitaire. Ce court texte se referme sans laisser d'empreinte durable, sans laisser de sentiment autre qu'un certain malaise, confirmant qu'une écriture étroite et torturée court le risque de rendre confidentiel son propos.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire