Retrouver la terre de sa petite enfance seize ans après l'avoir quittée constitue pour tout écrivain une épreuve où la mémoire intime se heurte à la matérialité brutale des lieux. Dans La Nostalgie heureuse, paru en 2013 aux éditions Albin Michel, Amélie Nothomb, autrice que j'affectionne et que j'ai maintes fois commentée, relate son retour au Japon en mars-avril 2012, suscité par le tournage d'un documentaire pour la série Empreintes de France 5 aux côtés de son amie Laureline Amanieux. Romancière prolifique, couronnée au cours de sa carrière par le Grand Prix du roman de l'Académie française pour Stupeur et Tremblements, le prix de Flore pour Ni d'Ève ni d'Adam et le prix Renaudot pour Premier Sang, elle poursuit ici son exploration autobiographique de l'archipel nippon.
J'ai d'abord été sensible à la pudeur et à la vulnérabilité avec lesquelles l'autrice aborde cette confrontation avec ses fantômes. L'angoisse de n'avoir été qu'un mythe pour elle-même trouve une résolution poignante à l'école Maria Yôchien, lorsqu'une simple photographie de classe de 1970 vient certifier la réalité de son enfance. De même, la redécouverte à Shukugawa d'un modeste caniveau préservé, seul vestige tangible après la destruction totale de sa maison natale lors du séisme de Kobé en 1995, offre une séquence d'une belle vérité émotionnelle. Le passage par la côte ravagée de Fukushima, un an après le tsunami, témoigne également d'un regard attentif à la dignité silencieuse des rescapés au milieu des ruines, loin des facilités sensationnalistes.
Pourtant, cette sincérité première se heurte rapidement aux tics d'écriture qui caractérisent trop souvent la production annuelle de l'autrice. Le dispositif de tournage télévisuel, sans cesse mentionné, installe un dédoublement permanent où l'émotion semble orchestrée pour et par la caméra, créant chez moi un malaise persistant. Lors des retrouvailles avec Nishio-san, son ancienne nounou de soixante-dix-neuf ans isolée dans un HLM, le débordement affectif brise délibérément la réserve japonaise avec une emphase théâtrale qui sonne étrangement faux. De même, la rencontre à Tokyo avec son ancien fiancé Rinri, devenu joaillier, s'embarrasse de considérations théoriques sur la gêne et de coquetteries mondaines qui désamorcent l'authenticité de l'échange. L'autrice cède à son penchant pour les formules lapidaires et les aphorismes péremptoires sur les langues ou sur la psychologie, prétendant clore d'un bon mot des abîmes de silence. Cette façon de transformer immédiatement l'expérience vécue en matière anecdotique affaiblit la portée du pèlerinage et donne l'impression d'un carnet de voyage composé à la hâte, où la mise en scène de soi prime sur la lente décantation des sentiments.
Encore une fois je me trouve en ambivalence, entre une autrice dont la petite musique intérieure me plaît et un sujet qui finalement n'a d'intérêt que pour elle-même. Partagé entre l'attachement à une mythologie personnelle féconde et la lassitude devant des recettes littéraires trop visibles. Le serment final prononcé au-dessus des cimes de l'Everest, instituant la notion japonaise de natsukashii comme rempart définitif contre la tristesse, séduit par son élégance philosophique mais paraît presque décrété pour offrir une issue harmonieuse au récit. L'ouvrage oscille ainsi constamment entre la grâce de l'épiphanie intime et la facilité d'un exercice de commande télévisuel, confirmant qu'une écriture trop prompte à tout conceptualiser risque d'aseptiser le trouble même qu'elle cherchait à préserver.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire