Fidèle à sa trajectoire littéraire qui explore souvent les trajectoires d'écorchés vifs à travers une ironie douce, comme dans Charlotte ou Le Potentiel érotique de ma femme. L'auteur retrace ici le destin paradoxal de Gustave Bonsoir, dans un texte qui inspecte la lisière poreuse entre le tragique et le comique, l'obsession contemporaine de la performance humoristique et le poids des manques de l'enfance.
Une singulière finesse psychologique irrigue les pages consacrées à la genèse de la vocation de Gustave, ce traumatisme originel de l'abandon que l'enfant tente de colmater par l'hilarité de sa famille adoptive. David Foenkinos excelle à décrire ce besoin pathologique d'approbation sociale, transformant le rire en une monnaie d'échange affective ou en une béquille existentielle d'une grande fragilité. J'aime cette immersion dans les coulisses impitoyables des comedy clubs parisiens, où la quête d'amour du protagoniste se heurte à la géométrie froide d'une discipline scénique qui fonctionne comme une science exacte, binaire et sans appel.
Le basculement vers l'univers de l'art contemporain et du cinéma de Paolo Sorrentino offre une réjouissante réflexion ontologique sur le statut de l'acteur et le regard du public. En devenant une attraction statique célébrant la dépression, Gustave incarne le paradoxe de l'artiste contemporain, acclamé pour ce qu'il est malgré lui et rejeté pour ce qu'il aspire à être de toutes ses forces. La prose légère et feutrée de l'écrivain enveloppe cette trajectoire d'une douce ironie, rappelant avec beaucoup de courtoisie que le succès est souvent le fruit d'un malentendu où la société projette ses propres manques sur la vacuité d'un interprète mis à nu.
Une certaine impression de système vient malheureusement tempérer mon enthousiasme, l'ironie du sort qui propulse Gustave au « Musée de la tristesse » obéissant à des ressorts un peu trop programmatiques pour surprendre pleinement. Dès lors que l'agente artistique Géraldine Rose détecte la mélancolie innée du héros pour l'exposer comme une œuvre vivante, le récit semble suivre des rails thématiques balisés, glissant de l'absurdité conceptuelle vers les honneurs cannois avec une facilité qui désamorce une partie de la tension dramatique. J'ai regretté que cette confrontation entre l'aveuglement comique du personnage et sa consécration tragique tourne parfois à la démonstration de laboratoire, un peu mécanique dans son ironie.
La caractérisation des figures secondaires, de l'artiste Marco Komeda aux différents journalistes de la conférence de presse finale, souffre d'un manque d'épaisseur romanesque, chaque personnage secondaire fonctionnant davantage comme une fonction allégorique du milieu culturel que comme un être doté d'une existence propre. Le ton badin et la fluidité habituelle du romancier finissent par lisser la noirceur du sujet, évitant de creuser la détresse réelle du deuil de la mère biologique ou la violence psychologique de la placardisation artistique. Je quitte ce roman certes agréable et d'une lecture rythmée, partagé entre le plaisir d'un savoureux divertissement sociétal et le sentiment que la blessure intime du héros aurait mérité un traitement moins consensuel.


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