Dans la continuation de mon exploration de la liste éclectique du prix Goncourt des lycéens, je recroise David Foenkinos avec son Charlotte, paru en 2014 chez Gallimard.
Retracer le destin brisé de Charlotte Salomon représentait une entreprise mémorielle nécessaire. David Foenkinos met en lumière la trajectoire d'une artiste peintre longtemps restée dans l'ombre, dont la jeunesse berlinoise fut doublement cernée par le poison de la persécution antisémite et par une malédiction familiale effroyable marquée par une lignée de femmes suicidées. Le livre capte avec une sincère émotion cette urgence vitale qui pousse la jeune femme à s'exiler à Villefranche-sur-Mer pour y transfigurer l'angoisse de la folie en un chef-d'œuvre pictural, associant gouaches, musiques et textes dans un geste d'autodéfense absolu.
La peinture de la vocation esthétique trouve ses accents les plus justes dans l'évocation de l'initiation artistique et sentimentale auprès d'Alfred Wolfsohn. Foenkinos parvient à restituer l'ambivalence d'un maître exigeant et narcissique dont le regard magnétique extrait Charlotte de son effacement pour lui révéler la puissance de ses propres dons. Les scènes d'atelier, la découverte de la musique grâce à sa belle-mère Paula et la fièvre créatrice déployée à l'hôtel de La Belle Aurore soulignent la souveraineté de l'art, comme rempart capable d'opposer des couleurs vives à la progression ténébreuse de la barbarie nazie.Ce parti pris formel consistant à aller à la ligne à chaque phrase montre néanmoins très vite ses limites stylistiques. Si l'auteur justifie ce vers blanc par le besoin physique de reprendre son souffle devant l'horreur, ce procédé typographique systématique confine souvent à une facilité visuelle qui mime le recueillement poétique plus qu'il ne le produit. L'omniprésence du narrateur dans le récit affaiblit par ailleurs la gravité historique du propos. David Foenkinos met complaisamment en scène ses propres pèlerinages sur la Côte d'Azur, ses blocages d'écrivain, ses notes accumulées et son obsession personnelle pour le sujet, occupant une place disproportionnée qui fait écran entre l'artiste et son lecteur. Cette autofiction mémorielle flirte régulièrement avec l'attendrissement sur soi, réduisant à ces épisodes dramatiques et personnels la tragédie collective et la monstruosité de la Shoah.
Une sentimentalité appuyée vient enfin adoucir les aspérités d'un destin qui exigeait une langue autrement plus rigoureuse et tranchante. Les réflexions psychologiques sur le deuil, l'amour ou la folie cèdent fréquemment à des tournures mélodramatiques et à des généralités psychologiques un peu convenues. Le roman laisse dès lors un sentiment partagé, tiraillé entre la reconnaissance d'un sujet bouleversant et le regret d'un traitement formel trop superficiel, où l'émotion semble trop souvent programmée d'avance pour émouvoir à peu de frais.
Je salue la réhabilitation d'une figure artistique du vingtième siècle dont l'œuvre continue de défier l'oubli. En consignant la remise de la valise de gouaches au docteur Moridis comme un don total d'existence, le livre réussit à transmettre le frisson d'un sauvetage mémoriel inespéré. Cette biographie romancée touche par sa tendresse pour une jeunesse fauchée au cœur de sa lumière, affirmant que peindre demeure l'acte essentiel pour l'artiste qui refuse d'être rayé de la mémoire des hommes.



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