samedi 12 septembre 2026

L'étrange histoire de Benjamin Button de Francis Scott Fitzgerald

 

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Publiée en 1922 dans la revue Collier's avant de rejoindre le recueil Les Enfants du jazz, cette célèbre fantaisie de Francis Scott Fitzgerald a suscité chez moi une vive déception, tant l'écart est grand entre la séduction de son argument initial et la minceur de son exécution. L'écrivain américain, emblème étincelant des Années folles dont la postérité repose avant tout sur l'élégance tragique de Gatsby le Magnifique et la mélancolie déchirante de Tendre est la nuit, rédigeait alors à un rythme effréné des nouvelles destinées à la presse grand public pour financer le train de vie fastueux qu'il menait avec Zelda. Si l'idée de faire naître un être au crépuscule de sa vie pour le faire régresser biologiquement jusqu'au berceau recèle un potentiel philosophique immense sur la tyrannie du temps, le traitement qu'en propose Fitzgerald tourne rapidement à la simple farce vaudevillesque. À Baltimore, en 1860, l'arrivée de ce nourrisson septuagénaire barbu au Maryland Private Hospital donne lieu à une succession de quiproquos appuyés : le médecin de famille outré qui démissionne pour sauver sa réputation bourgeoise, le père obsédé par le qu'en-dira-t-on qui affuble ce vieillard d'une barboteuse rose à pois et lui coupe la barbe aux ciseaux, ou encore les ruses de Benjamin pour fumer des havanes tout en agitant docilement son hochet. J'ai eu le sentiment tenace que l'auteur sacrifiait la portée métaphysique de son sujet à des facilités de boulevard, empilant les scènes grotesques sans jamais conférer à son protagoniste une véritable densité dramatique ou psychologique.
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L'évolution du récit renforce cette impression d'un exercice de style superficiel, mécanique et alimentaire. Le parcours de Benjamin, qui rajeunit à vue d'œil, traverse les décennies sans que son regard intérieur ne s'enrichisse des contradictions vertigineuses de sa condition. Son expulsion comique de l'université Yale, où les étudiants le chassent comme un imposteur chenu, son coup d'éclat commercial consistant à économiser six mille clous par an dans la quincaillerie paternelle, ou son mariage avec Hildegarde Moncrief séduite par le charme romantique de la cinquantaine, sont traités sur le ton d'une chronique mondaine un peu désinvolte. J'ai regretté l'inconsistance du conflit conjugal : dès lors qu'Hildegarde vieillit et voit ses cheveux de miel virer au châtain terne, l'attirance de Benjamin disparaît brutalement au profit d'une soif de fêtes, de danses et d'exploits sportifs à Harvard. Cette inversion temporelle, qui aurait pu donner lieu à un bouleversant tête-à-tête sur l'incommunicabilité des êtres et la fuite des corps, reste cantonnée à un constat presque frivole, où l'épouse reproche à son mari son manque de prévenance comme s'il s'agissait d'une simple convenance mondaine mal négociée.
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Seules les toutes dernières pages, où le vieil homme redevenu petit garçon est confié aux soins honteux de son propre fils Roscoe, parviennent à toucher par une poésie crépusculaire plus authentique. Réduit à partager les jeux de son propre petit-fils avant de régresser jusqu'à l'amnésie totale dans les bras d'une nourrice, Benjamin voit ses souvenirs d'amour et de guerre s'effilocher pour ne plus percevoir que la tiédeur sucrée du lait maternel. Cette conclusion poignante, où la conscience s'éteint doucement dans la blancheur du berceau, laisse pourtant un regret persistant face au reste de la nouvelle. Je referme ainsi ce texte avec un sentiment très partagé, mesurant combien cette brillante pochade de commande, bien loin des chefs-d'œuvre romanesques de son auteur, effleure avec légèreté un mythe existentiel universel sans prendre le temps de lui donner la chair, l'amertume et la gravité qu'il méritait. Et je préfère au final garder en mémoire les images de son adaptation cinématographique, fort réussie par David Fincher avec le couple Brad Pitt et Cate Blanchett, qui, malgré quelques variations, a su tirer le meilleur de cette œuvre de commande.



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