dimanche 13 septembre 2026

Cairn de Kathleen Jamie

 

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Il arrive qu'un livre court porte en lui le poids géologique des paysages dont il est issu tout en accueillant la fragilité d'une époque troublée. C'est précisément l'expérience que j'ai vécue en découvrant cet été Cairn de Kathleen Jamie, publié en 2024 et traduit en français par Ghislain Bareau aux éditions La Baconnière en 2025. 
Ancienne Makar, c'est-à-dire poétesse nationale d'Écosse de 2021 à 2024, et récompensée par le Forward Poetry Prize pour The Tree House, la présence de Kathleen Jamie dans la catégorie nature writing m'avait interpellé. Dans ce volume dense de seulement quatre-vingt-onze pages, elle rassemble quarante-deux textes brefs, oscillant entre le vers libre et le poème en prose, conçus à la manière d'un cairn montagnard : un empilement patient de pierres textuelles pour baliser un chemin devenu incertain. Au seuil de la soixantaine, l'écrivaine n'adopte ni le ton sentencieux de l'aînée ni la déploration stérile ; elle ausculte la double précarité de notre finitude humaine et des bouleversements écologiques de l'Anthropocène avec une retenue admirable, où la lucidité la plus sobre dialogue constamment avec la persistance de l'émerveillement.
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J'aime la façon dont l'autrice refuse de dissocier le détail intime du désastre environnemental global. La nature écossaise n'est plus ce décor immuable et rassurant qui berçait les générations passées, mais un milieu traversé de signaux d'alarme : les carcasses d'oiseaux marins emportés par les épidémies, la lueur continue du terminal pétrolier de Flotta à l'horizon des îles, ou le crâne de courlis devenu la métaphore physique de courbes d'extinction que notre époque dessine avec effroi. Pourtant, jamais Jamie ne cède au spectaculaire ou au catastrophisme tapageur. À l'image de ces « liondents » fleurissant sur un aulne abattu au bord d'une rivière, ou de ces gouttelettes suspendues aux fils téléphoniques après l'orage, son regard s'attarde sur ce qui demeure vivant, vibrant et soustrait à la disparition pour un instant dérobé. J'aime son sens du concret et sa tendresse fraternelle, notamment lorsqu'elle dépeint les échanges insolites de sa voisine artiste avec les choucas urbains, transformant le tissu quotidien en un espace d'attention partagée avec les autres espèces.

Je ressors de cette lecture apaisé par une écriture débarrassée de tout artifice, où chaque fragment possède la rugosité et la netteté d'un éclat de roche locale. Devenue « passeuse de monde » plutôt que simple héritière, Kathleen Jamie nous tend un miroir exempt d'illusion mais riche d'une gratitude tenace pour ce qui palpite encore. Cet apparemment modeste tas de pierres littéraires remplit ainsi pleinement son office : il ne promet aucun salut facile, mais il offre un repère solide dans le brouillard contemporain, rappelant avec dignité que la beauté du monde n'a jamais eu besoin de certitudes d'éternité pour mériter notre fidélité.


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