J'avais gardé un souvenir joyeux de ce qui fut probablement ma première séance de cinéma à l'internat. Plusieurs classes regroupées et chahutantes, très vite captivées par le film d'Yves Robert, ignorant alors jusqu'à l'existence du livre de Louis Pergaud.
L'ancrage franc-comtois confère à cette querelle de clochers une saveur rabelaisienne immédiatement communicative. Louis Pergaud puise dans le terroir de son enfance pour restituer la verdeur d'un parler populaire où l'injure homérique devient un art poétique à part entière. Les escarmouches entre les écoliers de Longeverne et de Velrans échappent ainsi à toute mièvrerie pastorale : la nature sauvage des bois et des carrières y accueille des corps vigoureux, prompts à la bagarre, à la rapine de boutons et aux beuveries clandestines d'eau-de-vie.
Sous le vernis d'une farce campagnarde sur la perte des culottes, le roman déploie une satire particulièrement lucide des institutions de la Troisième République. Les enfants singent avec une gravité déconcertante les grands principes de l'époque : le jeune Lebrac instaure un impôt commun au nom de l'égalité fraternelle, organise un trésor de guerre et réunit un tribunal militaire impitoyable pour châtier la trahison de Bacaillé. Cette transposition enfantine met à nu les ressorts de la machinerie étatique, révélant la violence inhérente à tout ordre social constitué.
La bande de Lebrac captive par sa vitalité organique et son sens aigu de la camaraderie buissonnière. Qu'il s'agisse de partager religieusement l'huile d'une boîte de sardines lors d'un festin sous la cabane ou de charger l'ennemi entièrement nus pour épargner leurs hardes, ces garnements déploient une inventivité tactique inépuisable. L'auteur capte avec beaucoup de tendresse cette fraternité de l'instant, où le dénuement matériel est constamment transcendé par l'orgueil de la troupe et le panache du commandement.
Cette vitalité joyeuse tire également sa force d'un refus farouche de la sensiblerie moralisatrice. Les châtiments infligés aux captifs, tondus de leurs agrafes et de leurs bretelles avant d'être renvoyés dépenaillés chez leurs parents, participent d'un code d'honneur impitoyable mais loyal. En décrivant ces corps meurtris qui pansent leurs plaies dans la rigolade, Pergaud honore la résistance physique et morale d'une jeunesse paysanne habituée de longue date aux rudesses de l'existence rurale.
L'école et le foyer familial apparaissent ici comme les deux mâchoires d'un même étau disciplinaire. Les sermons grandiloquents du père Simon, maniant la règle d'ébène et les références antiques pour fustiger la sauvagerie des élèves, font écho aux corrections brutales infligées à coups de sabots par des pères ivres de colère. Le texte démonte sans complaisance le mythe d'une autorité adulte bienveillante, montrant des parents guidés par l'avarice matérielle et le conformisme villageois plutôt que par l'écoute de leur progéniture.
La délation finale et la punition générale qui s'ensuit confirment la dimension tragique et désabusée de cette comédie humaine. En envoyant les deux chefs rivaux en pension pour briser leur fougue, les notables rétablissent un ordre bourgeois fondé sur l'écrasement des individualités rebelles. Cette défaite de l'esprit libre face au rouleau compresseur des conventions préfigure l'amertume d'une génération bientôt promise aux massacres de la Grande Guerre.
Le constat mélancolique formulé par La Crique en clôture du récit résume à lui seul la portée philosophique de l'œuvre. Redouter de devenir un jour aussi bête que les adultes constitue le véritable testament moral de ces garnements insoumis. Par cette pirouette désenchantée, Louis Pergaud signe un grand roman de la désillusion, invitant le lecteur à préserver coûte que coûte la part d'insolence et de loyauté sauvage de son enfance face aux compromissions de l'âge mûr.
Le souvenir de ces charges épiques à travers les taillis de Franche-Comté laisse l'impression d'un chant d'amour vibrant dédié à l'insoumission enfantine. L'écrivain instituteur sait magnifier chaque détail du quotidien scolaire pour en faire le ferment d'une épopée héroï-comique inoubliable. L'ouvrage s'impose ainsi comme l'un des rares classiques populaires capables de restituer l'innocence cruelle et le souffle de liberté de nos premières années sans jamais les trahir.
Ce livre m'a rappelé certains moments joyeux et moins joyeux d'une scolarité, maintenant lointaine. Je n'ai pas voulu découvrir les adaptations cinématographiques récentes, certainement tout à fait respectables, afin de conserver intacts mes souvenirs d'enfance, ou l'image d'une école républicaine fondatrice et unificatrice, dont le modèle me semble avoir aujourd'hui disparu.