lundi 31 août 2026

A la barre d'Eric Dupond-Moretti

 
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Transposer l'éloquence brute du prétoire sur les planches d'un théâtre représente un pari audacieux, où l'exercice de style risque toujours de l'emporter sur la sincérité du témoignage. Dans À la barre, seul en scène, coécrit avec Hadrien Raccah et mis en scène par Philippe Lellouche en 2019, le célèbre pénaliste lillois aux plus de cent quarante-cinq acquittements, devenu plus tard garde des Sceaux, livre une confession vive sur les arcanes de la justice. J'aime la première partie du texte, où l'évocation de ses origines modestes, de la figure maternelle et du choc inaugural provoqué par l'exécution de Christian Ranucci en 1976 donne un éclairage intime à sa vocation. Sa défense farouche de la présomption d'innocence, son plaidoyer contre les dérives de l'intime conviction et son rappel salutaire que l'avocat prête sa voix à tous sans distinction morale constituent les pages les plus solides et nécessaires du livre.

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Ma réserve s'installe néanmoins face à la dérive théâtrale de la seconde moitié de l'ouvrage. À mesure que le texte avance, la réflexion juridique s'efface souvent devant une succession d'anecdotes mondaines, de bons mots d'audience et de traits d'esprit parfois faciles, à l'image des piques contre les juges ou les confrères du Barreau. J'ai eu l'impression que la posture du tribun flamboyant finissait par saturer l'espace, transformant des questions fondamentales, comme l'emballement des tribunaux médiatiques ou l'état d'urgence, en coups de gueule épidermiques. Si le rejet de la vindicte populaire et de la délation contemporaine est salutaire, le ton vire parfois au règlement de comptes et à l'autocélébration, ce qui affaiblit la portée philosophique de son propos sur le doute.

Je garde ainsi une impression partagée de cette lecture. Le livre possède la fougue d'une plaidoirie passionnée et offre un rappel indispensable des principes qui fondent notre État de droit contre les réflexes sécuritaires. Pourtant, ce mélange hybride entre manifeste humaniste et spectacle de divertissement laisse un arrière-goût d'inabouti, où la verve du personnage public masque en partie la complexité silencieuse des drames judiciaires.




La Guerre des boutons de Louis Pergaud

 

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J'avais gardé un souvenir joyeux de ce qui fut probablement ma première séance de cinéma à l'internat. Plusieurs classes regroupées et chahutantes, très vite captivées par le film d'Yves Robert, ignorant alors jusqu'à l'existence du livre de Louis Pergaud.

L'ancrage franc-comtois confère à cette querelle de clochers une saveur rabelaisienne immédiatement communicative. Louis Pergaud puise dans le terroir de son enfance pour restituer la verdeur d'un parler populaire où l'injure homérique devient un art poétique à part entière. Les escarmouches entre les écoliers de Longeverne et de Velrans échappent ainsi à toute mièvrerie pastorale : la nature sauvage des bois et des carrières y accueille des corps vigoureux, prompts à la bagarre, à la rapine de boutons et aux beuveries clandestines d'eau-de-vie.
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Sous le vernis d'une farce campagnarde sur la perte des culottes, le roman déploie une satire particulièrement lucide des institutions de la Troisième République. Les enfants singent avec une gravité déconcertante les grands principes de l'époque : le jeune Lebrac instaure un impôt commun au nom de l'égalité fraternelle, organise un trésor de guerre et réunit un tribunal militaire impitoyable pour châtier la trahison de Bacaillé. Cette transposition enfantine met à nu les ressorts de la machinerie étatique, révélant la violence inhérente à tout ordre social constitué.

La bande de Lebrac captive par sa vitalité organique et son sens aigu de la camaraderie buissonnière. Qu'il s'agisse de partager religieusement l'huile d'une boîte de sardines lors d'un festin sous la cabane ou de charger l'ennemi entièrement nus pour épargner leurs hardes, ces garnements déploient une inventivité tactique inépuisable. L'auteur capte avec beaucoup de tendresse cette fraternité de l'instant, où le dénuement matériel est constamment transcendé par l'orgueil de la troupe et le panache du commandement.

Cette vitalité joyeuse tire également sa force d'un refus farouche de la sensiblerie moralisatrice. Les châtiments infligés aux captifs, tondus de leurs agrafes et de leurs bretelles avant d'être renvoyés dépenaillés chez leurs parents, participent d'un code d'honneur impitoyable mais loyal. En décrivant ces corps meurtris qui pansent leurs plaies dans la rigolade, Pergaud honore la résistance physique et morale d'une jeunesse paysanne habituée de longue date aux rudesses de l'existence rurale.
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L'école et le foyer familial apparaissent ici comme les deux mâchoires d'un même étau disciplinaire. Les sermons grandiloquents du père Simon, maniant la règle d'ébène et les références antiques pour fustiger la sauvagerie des élèves, font écho aux corrections brutales infligées à coups de sabots par des pères ivres de colère. Le texte démonte sans complaisance le mythe d'une autorité adulte bienveillante, montrant des parents guidés par l'avarice matérielle et le conformisme villageois plutôt que par l'écoute de leur progéniture.

La délation finale et la punition générale qui s'ensuit confirment la dimension tragique et désabusée de cette comédie humaine. En envoyant les deux chefs rivaux en pension pour briser leur fougue, les notables rétablissent un ordre bourgeois fondé sur l'écrasement des individualités rebelles. Cette défaite de l'esprit libre face au rouleau compresseur des conventions préfigure l'amertume d'une génération bientôt promise aux massacres de la Grande Guerre.

Le constat mélancolique formulé par La Crique en clôture du récit résume à lui seul la portée philosophique de l'œuvre. Redouter de devenir un jour aussi bête que les adultes constitue le véritable testament moral de ces garnements insoumis. Par cette pirouette désenchantée, Louis Pergaud signe un grand roman de la désillusion, invitant le lecteur à préserver coûte que coûte la part d'insolence et de loyauté sauvage de son enfance face aux compromissions de l'âge mûr.
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Le souvenir de ces charges épiques à travers les taillis de Franche-Comté laisse l'impression d'un chant d'amour vibrant dédié à l'insoumission enfantine. L'écrivain instituteur sait magnifier chaque détail du quotidien scolaire pour en faire le ferment d'une épopée héroï-comique inoubliable. L'ouvrage s'impose ainsi comme l'un des rares classiques populaires capables de restituer l'innocence cruelle et le souffle de liberté de nos premières années sans jamais les trahir.

Ce livre m'a rappelé certains moments joyeux et moins joyeux d'une scolarité, maintenant lointaine. Je n'ai pas voulu découvrir les adaptations cinématographiques récentes, certainement tout à fait respectables, afin de conserver intacts mes souvenirs d'enfance, ou l'image d'une école républicaine fondatrice et unificatrice, dont le modèle me semble avoir aujourd'hui disparu.



dimanche 30 août 2026

La société de transparence de Byung-Chul Han

 

L'injonction contemporaine à la clarté absolue trouve dans ce manifeste une réfutation philosophique d'une rare vigueur. L'auteur démontre que l'exigence d'hypervisibilité, parée des vertus de la démocratie et de l'éthique publique, fonctionne en réalité comme une contrainte systémique destinée à éliminer toute résistance. En arasant les singularités au profit d'un flux d'informations continu et sans aspérité, cette positivité forcenée transforme les individus en rouages fonctionnels d'un marché qui ne tolère plus aucun secret ni aucun temps mort.

Le phénomène de l'auto-exploitation constitue sans doute l'intuition la plus pertinente de ce court traité. En intériorisant les impératifs de rentabilité et d'exposition jusqu'à l'épuisement psychique, le sujet contemporain devient à la fois le bourreau et la victime d'un système qui carbure à l'injonction du consensus. L'architecture algorithmique des plateformes, fondée sur la diffusion de signaux approbateurs et le rejet de toute friction critique, accélère la circulation des capitaux tout en stérilisant le débat politique véritable.
Dépassant le modèle classique du panoptique disciplinaire théorisé par Jeremy Bentham et Michel Foucault, l'analyse dévoile la nature inédite de notre environnement technologique. Le pouvoir ne s'exerce plus à travers un regard central et coercitif, mais par une surveillance aperspectiviste où chaque usager collabore activement à sa propre mise en scène. Cette transformation du citoyen en son propre objet promotionnel sur les réseaux numériques marque l'avènement d'une domination d'autant plus implacable qu'elle s'accompagne d'un sentiment illusoire de liberté et d'autonomie.

Ce plaidoyer philosophique réhabilite avec force la part d'ombre indispensable à la pensée, à la pudeur et à la création esthétique. En convoquant la pensée de Walter Benjamin sur la beauté ou les analyses de Sigmund Freud sur l'irréductible opacité du moi à lui-même, Byung-Chul Han rappelle que seule la machine s'avère totalement transparente. Préserver son intériorité, ralentir le tempo des échanges et savoir faire l'éloge du silence s'imposent ainsi comme les conditions premières pour sauvegarder notre humanité face aux vertiges du flux numérique.
J'aime son éloge fécond de la figure du dissident qui ose faire le choix du silence et du repli face au vacarme médiatique. En réhabilitant la part d'ombre nécessaire à chaque être et l'impossibilité salutaire d'une totale transparence à soi-même, le philosophe ouvre une voie salutaire pour préserver notre dignité. Cette œuvre dense et lumineuse offre une arme conceptuelle précieuse pour réapprendre l'art de s'attarder et réenchanter notre rapport au monde.




Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon

 

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Traverser un siècle d'histoire familiale en à peine cent soixante-dix pages relevait de la gageure : Marie-Hélène Lafon, que j'avais découverte avec son très touchant : Hors champ, fait ici le pari d'une prose resserrée où chaque mot semble directement façonné sur l'établi. Son texte frappe par l'attention minutieuse accordée aux matières, aux odeurs de lessive, aux bruits d'étoffe et aux rituels du quotidien partagés entre le Cantal et le Lot. Cette sensibilité charnelle restitue avec une grande délicatesse la tendresse du foyer d'accueil de Figeac, prouvant que l'amour d'un père d'élection et la douceur d'une tante protectrice suffisent à combler le vide originel laissé par l'absence paternelle.

Ce roman tire sa force morale du refus constant du ressentiment et du drame appuyé. Lorsqu'André découvre l'identité de son géniteur à l'âge adulte, il choisit délibérément la clarté de son propre foyer plutôt que l'amertume d'une confrontation stérile, renonçant même à pousser la porte de l'immeuble parisien où réside cet homme qui ignore son existence. Cette primauté accordée au lien de cœur contre la tyrannie du sang apporte au livre une lumière apaisée, célébrant la noblesse d'une lignée qui guérit ses blessures par la bienveillance et le silence gardé.
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Cette concision extrême et le recours constant à l'ellipse temporelle finissent toutefois par morceler l'émotion au fil des douze tableaux datés. Le parti pris du saut d'une décennie à l'autre survole parfois de trop haut des pans entiers d'existence, réduisant des tournants biographiques majeurs à de simples mentions rétrospectives. Une telle construction fragmentée, si elle évite les lourdeurs de la fresque généalogique traditionnelle, installe une distance un peu froide entre le lecteur et le devenir intime des protagonistes.

L'évitement systématique du conflit direct affaiblit par ailleurs la tension dramatique de l'ensemble. Qu'il s'agisse de la liaison transgressive entre l'infirmière et le jeune lycéen, de l'abandon consenti du nourrisson ou du renoncement final devant le seuil du boulevard Arago, l'intrigue contourne soigneusement les scènes d'affrontement au profit d'une résignation feutrée. Poussée à ce point, cette pudeur stylistique donne par instants l'impression d'une tragédie désamorcée où les personnages s'effacent un peu trop poliment devant le passage du temps.
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Mon sentiment général demeure ainsi partagé, oscillant entre l'admiration pour cette virtuosité stylistique et le regret d'un souffle romanesque un peu étouffé par son propre format. Condenser cent années de mémoires familiales dans une miniature poétique aboutit certes à une indiscutable élégance formelle, mais cette retenue excessive tend à lisser la violence des traumatismes initiaux. L'ouvrage vaut comme une épure attachante sur les secrets de famille, sans tout à fait atteindre l'ampleur que son sujet laissait espérer.
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Au terme de cette traversée, le pèlerinage mémoriel accompli par l'arrière-petit-fils au cimetière de Chanterelle offre une sobre et belle conclusion. La démarche permet de relier enfin les branches brisées de l'arbre généalogique, réconciliant le souvenir de l'enfant ébouillanté en 1908 et l'avenir d'une descendance désormais ouverte sur le grand large. Marie-Hélène Lafon signe là une œuvre d'une haute tenue artisanale, qui déconcerte par sa construction narrative, mais qui touche par sa justesse d'évocation et sa foi dans la puissance réparatrice de la mémoire.


samedi 29 août 2026

La dernière des Wilberforce de Julia Kerninon

 

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Premiers pas dans l'univers de Julia Kierninon avec son ouvrage La Dernière des Wilberforce, autrice dont j'ignore tout, et qui reçoit sur Babelio des notes et critiques plus qu'élogieuses.

En installant son intrigue sur cette bande de terre sauvage reliée au continent par un tombolo précaire, Julia Kerninon fait du paysage un instrument d'oppression et d'enfermement particulièrement efficace. L'autrice restitue avec aisance la matière même des lieux, opposant la douceur soyeuse du sable des premières vacances à la rudesse des marées montantes et des vents qui balaient l'hôtel Wilberforce. Ce décor minéral et clos sert d'écrin naturel à la lente décomposition d'un pacte d'enfance autrefois fusionnel.

Le basculement tragique de l'adolescence est mené avec un sens aigu du suspense psychologique. Julia Kierninon capte le moment exact où le désir et la jalousie viennent corrompre l'innocence des jeux, transformant les liens fraternels en un piège mortel. La disparition d'Annabel sur la plage des Tirs et le mutisme complice de la communauté face à des enquêteurs incapables de déchiffrer les traditions insulaires installent une atmosphère de malaise feutré qui ne faiblit jamais au fil des pages.
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La construction narrative, articulée autour de retrouvailles dix ans après les événements fondateurs, ménage des montées de tension d'une belle précision. En faisant converger l'ensemble des protagonistes vers un rassemblement en apparence festif, le récit adopte les ressorts d'un huis clos à ciel ouvert où chaque regard échangé et chaque silence pèsent d'un poids immense. Cette maîtrise des faux-semblants maintient une intensité constante sans jamais recourir à des rebondissements artificiels.

L'ouvrage laisse le souvenir d'une méditation puissante sur la transmission et la fonction réparatrice du récit. Sans jamais verser dans la démonstration théorique, le texte suggère que la lucidité et le courage d'affronter le passé constituent les seules voies d'apaisement durables face aux violences enfouies. Cette traversée des ombres familiales confirme l'élégance stylistique et la maturité d'une voix singulière du paysage littéraire contemporain.
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L'écriture se distingue enfin par sa retenue et son refus de tout sensationnalisme mélodramatique. Julia Kerninon dose ses révélations avec une sobriété ascétique, laissant la psychologie des personnages et la force évocatrice du décor porter la charge émotionnelle du livre. Le roman s'impose ainsi comme un modèle du drame intimiste, où la tension naît d'abord de la friction entre la nécessité de dire et le poids des loyautés passées.

Un premier pas qui en appelle d'autres. Je me réjouis de partir à la découverte des autres ouvrages de cette autrice très talentueuse.


vendredi 28 août 2026

Salut à Louis Jouvet d'Olivier Barrot

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J'ai pris un vif plaisir à retrouver le grand comédien et homme de théâtre dans ce Salut à Louis Jouvet, ce court essai commémoratif publié en 2002 aux Éditions du Rocher. Le livre réunit deux amoureux érudits de l'histoire culturelle française : Olivier Barrot, pédagogue passionné et animateur mémorable de l'émission Un livre, un jour, et Raymond Chirat, historien incontournable du cinéma français. Ensemble, ils délaissent la biographie académique et exhaustive pour proposer un hommage chaleureux et vivant. J'aime la façon dont les auteurs mettent en lumière la double vie artistique du maître : d'une part, l'homme de scène rigoureux, formé au Vieux-Colombier sous l'exigence de Jacques Copeau, cofondateur du Cartel des Quatre et styliste attitré de Jean Giraudoux ; d'autre part, la figure du grand écran, qui a su immortaliser sa voix singulière et son regard perçant chez Renoir, Carné, Duvivier ou Clouzot.

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J'aime cette éthique artisanale insufflée par Jouvet à son métier. J'ai aimé retrouver les détails de sa complicité avec Giraudoux, qu'il a accompagné de la création de Siegfried jusqu'au triomphe posthume de La Folle de Chaillot, portée par Marguerite Moreno. Les auteurs restituent avec justesse cette conception du théâtre pensé non comme une démonstration théorique, mais comme un filtre poétique destiné aux sens. La période d'exil itinérant en Amérique latine entre 1941 et 1945, entreprise pour refuser tout compromis avec l'occupant, apparaît comme une véritable refondation intérieure. Jouvet y redéfinit son art comme un sacerdoce humble, où la dépersonnalisation de l'acteur et le service scrupuleux du texte priment sur toute vanité.

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Je trouve la seconde partie consacrée au cinéma tout aussi captivante. Loin de mépriser ce moyen d'expression d'abord envisagé pour financer son théâtre, Jouvet a offert à des auteurs comme Henri Jeanson l'occasion de ciseler des répliques inoubliables, de Monsieur Edmond dans Hôtel du Nord à l'inspecteur Antoine de Quai des Orfèvres. Barrot et Chirat évitent toute nostalgie pesante pour livrer un portrait sensible et alerte, qui donne une envie immédiate de réentendre ce phrasé si reconnaissable et de relire les grands textes dramatiques du siècle dernier.




jeudi 27 août 2026

Le chasseur de lumière de Maxence Fermine

 
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J'avais gardé en mémoire la grâce dépouillée qui avait fait le succès de Neige, Zen ou du Violon noir, ces fables brèves où Maxence Fermine ciselait une poétique du blanc avec la délicatesse d'un haïku. En ouvrant Le Chasseur de lumière, paru en février 2023 pour initier un cycle savoyard complété plus tard par Le soleil des cimes, j'espérais retrouver cette force d'évocation à travers l'expérience d'un hivernage solitaire dans la réserve naturelle des Contamines-Montjoie. L'intrigue met en scène William Winter, un photographe taciturne qui s'isole durant cinq mois dans un modeste chalet d'altitude au bord du lac Sentinel pour immortaliser la morte-saison. Malheureusement, ce cadre alpin majestueux ne suffit pas à sauver le livre d'un schématisme pesant : la rencontre avec un vieux bouquetin borgne baptisé Tâche de Neige et l'épreuve convenue du grand froid glissent rapidement vers une succession de stéréotypes bien plus proches de l'imagerie d'Épinal que de l'authentique littérature de montagne.

J'ai rapidement buté sur une surenchère de formules sentencieuses qui finissent par désincarner totalement le récit. En voulant prêter à son protagoniste des dons de chaman capable de dialoguer avec les arbres ou de se rêver en Indien d'Amérique face aux éléments, l'auteur plaque un vernis mystique artificiel sur des scènes qui manquent cruellement de vérité vécue. Les passages obligés du genre, de l'Opinel posé près du poêle à la fièvre délirante qui transforme la cabane en linceul, semblent obéir à un cahier des charges trop prévisible. La mort sacrificielle de l'animal sur le glacier, immédiatement suivie par l'apparition rédemptrice d'un jeune éterlou venu assurer la relève sous l'objectif du photographe, achève de faire basculer le dénouement dans un sentimentalisme appuyé qui m'a laissé totalement extérieur.

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Je referme ainsi ce volume avec l'impression d'un exercice mécanique, où la recherche d'une épure stylistique se confond avec une véritable indigence narrative. L'écriture, à force de vouloir aligner des maximes toutes faites sur la sagesse de la nature et les vertus de la solitude, sonne creux et peine à susciter la moindre émotion durable. Ce court roman donne en définitive le sentiment d'une parabole fabriquée, dont les ficelles trop apparentes étouffent le silence et la rudesse pourtant bien réels de l'hiver montagnard.



Quitter Paris de Stéphanie Arc

 

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Premiers pas dans l'univers de Stéphanie Arc avec son premier roman, Quitter Paris, sélectionné pour le prix Paris ce livre en 2020, que j'aborde avec une réelle curiosité.

Forte d'une formation philosophique solide et d'un engagement reconnu dans les sciences sociales et le militantisme, l'autrice semblait idéalement armée pour renouveler l'éternel débat de la fuite hors de la métropole. Pourtant, la lecture de ce « roman-collage » m'a laissé une déception tenace. Le point de départ, articulé autour d'une narratrice étouffant dans un studio parisien de vingt-neuf mètres carrés et sublimant son besoin de nature par le fantasme d'adopter un setter irlandais prénommé Maxime, s'épuise très vite. Le dispositif de composition par fugues et contrepoints tourne à vide : au lieu de nourrir une dynamique romanesque, le texte aligne des micro-saynètes et des pastiches théoriques qui finissent par ressembler à un carnet d'exercices formels plutôt qu'à une œuvre habitée.

J'ai rapidement ressenti un agacement devant l'étalage constant d'érudition plaquée. Convoquer tour à tour la délibération chez Aristote, le conatus de Spinoza incarné par une application de course à pied, l'âne de Buridan ou la figure de Sylvia Plath relève plus du procédé d'écriture universitaire que d'une nécessité narrative profonde. Cette façon de tout intellectualiser désamorce systématiquement l'émotion. Même le conflit sentimental avec une compagne attachée à la rive gauche et refusant tout exil vers la Bretagne ou Montpellier demeure désespérément théorique, réduit au concept abstrait de « socialité négative ». Les passages autobiographiques consacrés à la ville d'enfance de Cholet et aux souvenirs de chiens disparus apportent un bref répit, mais ils ne suffisent pas à sortir le livre d'un nombrilisme urbain très convenu, où l'on s'écoute hésiter sans jamais trancher.
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Je referme donc cet ouvrage avec le sentiment d'une occasion manquée. Sous couvert d'ironie et de dérision contemporaine, Quitter Paris tourne en rond dans son bocal de béton sans offrir de véritable percée littéraire. La quête de liberté et le désir d'ensauvagement se dissolvent dans un bavardage sociologique qui n'échappe pas aux postures germanopratines qu'il prétend moquer.



Dans la dignité de François Marchand

 
En suivant le quotidien méthodique du docteur Combes, praticien consciencieux des « traitements de fin de vie » (TFV), François Marchand met à nu les dérives d'une société prompte à transformer l'élimination des corps en prestation logistique optimisée. L'originalité du livre réside dans cette précision avec laquelle la novlangue administrative est disséquée : on n'euthanasie plus, on déroule un « parcours de soins » ambulatoire, on coche des formulaires en ligne sur easy-tfv.com, et l'on veille scrupuleusement au respect des coûts hospitaliers pour ménager le budget de l'assurance maladie. L'expérience de haut fonctionnaire de l'auteur nourrit une ironie grinçante qui décrit parfaitement comment le néolibéralisme sait habiller l'abandon des vulnérables des oripeaux vertueux de l'écologie, du progrès et de la liberté individuelle.


La peinture de cette indifférence collective frappe par sa drôlerie glaciale, notamment lorsque le récit met en regard le soin méticuleux apporté aux animaux domestiques et la facilité avec laquelle on liquide les aînés jugés improductifs. En montrant un médecin sans haine ni méchanceté, simple rouage d'une chaîne de services où le geste létal est assimilé à une formalité vaccinale, l'ouvrage interroge avec une grande acuité le glissement éthique d'une médecine qui a oublié le serment d'Hippocrate au profit du rendement. Cette déconstruction des évidences contemporaines offre une matière stimulante pour penser les impasses d'un confort moderne fondé sur l'évacuation rapide de toute finitude.
Ce parti pris de la farce grinçante finit néanmoins par enfermer le récit dans une mécanique démonstrative un peu rigide. À force d'accumuler les situations absurdes, de l'erreur d'aiguillage vaccinal aux forfaits tout compris incluant crémation express, l'intrigue prend parfois l'allure d'un sketch à thèse où chaque personnage n'existe que pour incarner un travers idéologique prédéterminé. Ce refus d'accorder aux protagonistes une véritable épaisseur psychologique limite l'impact émotionnel du texte, maintenant le lecteur à la surface d'un jeu de massacre intellectuel sans surprise.
Je regrette que le traitement d'une question bioéthique aussi délicate et complexe cède souvent à une charge outrancière qui en affaiblit la portée critique. En réduisant l'ensemble du débat sur la fin de vie à une vaste imposture budgétaire et consumériste, l'auteur esquive la réalité tragique des souffrances physiques incurables qui motivent ces réflexions dans le monde réel. Dans la dignité, laisse ainsi une impression d'à peu près, d'inabouti, partagée entre la jubilation procurée par un sens aigu de la formule corrosive, et l'amertume devant une fable pamphlétaire dont le trait trop appuyé tourne assez vite au ridicule.




mercredi 26 août 2026

Tu seras écrivain mon fils de François Bégaudeau

 

Premiers pas dans l'univers de François Begaudeau, auteur qui m'avait marqué avec son Entre les murs, paru en 2006.

Par son choix de la forme parodique d'un abécédaire à l'usage des aspirants auteurs, François Bégaudeau livre une déconstruction ironique du statut d'écrivain dans la société française contemporaine. Son analyse démontre avec une certaine finesse que l'adoubement littéraire relève souvent d'une attribution de galons mondains délivrés par un chœur d'initiés plutôt que d'une simple pratique artisanale de la langue. Cette façon de débusquer les tics de la religion des lettres, de la prétendue blessure originelle à la fétichisation du carnet de notes en terrasse de café, apporte un vent de fraîcheur décapant dans un milieu saturé de postures compassées.

La force de l'essai réside dans sa grille de lecture sociologique, directement inspirée de la critique des mécanismes de reproduction culturelle. En soulignant le rôle déterminant des capitaux économiques et relationnels dans l'accès à la publication, l'auteur rappelle que le mythe du génie inspiré sert d'abord à masquer les privilèges de classe. Cette démystification de l'artiste désincarné, dont le corps souffrant et le refus des compromis matériels ne sont que des mises en scène soignées, invite à repenser la littérature comme un métier profane, accessible et technique.

Le rythme enlevé des cinquante chapitres offre parfois de franches réussites comiques, portées par un sens aigu de la formule et du détail grotesque. Qu'il s'agisse de moquer le refus d'un comprimé analgésique par souci de préserver la pureté de la souffrance créatrice ou de caricaturer le banc vert des jardins parisiens sanctifié par la promenade des grands auteurs, les saillies font mouche. Cet antimanuel constitue ainsi une lecture tonique pour quiconque souhaite démystifier l'univers littéraire et le monde de l'édition, ou souhaite aborder les coulisses du monde des lettres sans la moindre complaisance dévote.
La verve satirique montre toutefois ses limites dès lors que le procédé du pastiche tourne au tir aux pigeons prévisible. À force d'enchaîner les notices sur le mode du second degré permanent et du dénigrement ricaneur, le propos frôle parfois le simplisme pamphlétaire. Cette volonté de réduire chaque geste de l'écrivain à un calcul de distinction sociale finit par lasser sur la durée, donnant le sentiment d'un jeu rhétorique qui s'écoute un peu trop parler et esquive la confrontation avec la véritable exigence du travail d'écriture.

Je regrette par ailleurs une certaine complaisance dans la posture du démystificateur professionnel. En feignant de guider un jeune novice tout en étalant sa propre lucidité sur les coulisses éditoriales, le narrateur reproduit malgré lui cette position surplombante qu'il prétend fustiger chez ses confrères. Ce cynisme désabusé envers les lecteurs ordinaires, supposés incapables de sortir de leur torpeur culturelle, ces pseudo-classements des auteurs d'une instituée l'élite littéraire, les piques grossières à l'encontre de Sartre et de certains auteurs enferment la réflexion dans une impasse aux allures de règlement de compte où la déconstruction tient lieu d'unique horizon.
Tu seras écrivain mon fils, laisse finalement une impression mitigée, partagé entre l'amusement procuré par des formules souvent bien senties et la déception d'un constat teinté d'amertume, qui n'imprime rien, et finit par lasser. Si la démolition des vanités du microcosme parisien s'avère parfaitement salutaire, j'aurais aimé que cette critique des postures débouche sur une célébration plus vibrante du pouvoir émancipateur de l'écriture. L'ouvrage vaut comme un bréviaire ironique et désabusé, à condition de ne pas y chercher autre chose qu'un exercice de démystification au titre provocateur.


L'éloignement du monde de Christian Bobin

 

De retour chez Bobin, poète-philosophe que j'affectionne et qui sait me parler.

J'ai trouvé dans L'éloignement du monde, publié en 1993 aux éditions Lettres Vives dans la collection « Entre 4 yeux », une respiration salutaire face au vacarme et aux faux-semblants de l'époque. Christian Bobin, salué par l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre et honoré du prix Goncourt de la poésie à titre posthume en 2023, affine ici ce regard intérieur qui fit la grâce du Très-Bas et d'Une petite robe de fête. Ce court traité poétique ne prône nullement une misanthropie amère, mais un retrait nécessaire pour préserver la pureté de l'âme et la justesse du verbe. J'aime sa dialectique de la dépossession : aimer sans chercher à posséder, à l'image de l'oiseau qui enchante l'aube sans réclamer un seul arbre de la forêt, et concevoir le sentiment pur comme un gardien silencieux de la solitude d'autrui.

Cette théologie du minuscule m'émerveille par sa capacité à réenchanter les détails les plus négligés du quotidien. Bobin y élève un simple brin d'herbe, le passage d'un nuage blanc dans l'azur ou le vol d'une alouette au rang de manifestations éclatantes du sacré. J'aime cette invitation constante à la gratuité, à la lenteur et au soin scrupuleux apporté aux gestes les plus ordinaires, qu'il s'agisse d'ouvrir une porte, d'écrire une lettre ou de tendre la main. En refusant l'hyperactivité instrumentalisée de notre siècle pour privilégier l'insouciance confiante de l'enfance, l'écrivain du Creusot formule une véritable dissidence spirituelle, où la contemplation devient la forme la plus haute et la plus active de la présence au monde.

Je laisse ce bel opus apaisé et vivifié par une langue dépouillée de tout artifice, où chaque mot semble lavé par le silence avant d'être posé sur la page. Loin des leçons dogmatiques, ces fragments offrent une compagnie fraternelle et lumineuse, invitant chacun à retrouver en soi cet espace d'inviolable clarté. L'éloignement du monde est un livre précieux, dont la douceur fervente rappelle avec force que l'essentiel de notre joie réside dans ce que nous apprenons à ne plus retenir.



mardi 25 août 2026

Aphorismes et insultes d'Arthur Schopenhauer

 

De retour chez Schopenhauer, philosophe chez qui je découvre des textes qui tantôt m'intéressent, m'amusent ou me révoltent.

Rassemblés par Didier Raymond à partir des écrits tardifs et des fragments des Parerga et Paralipomena, ces textes courts séduisent d'abord par leur extraordinaire vivacité d'esprit. Schopenhauer y manie le sarcasme avec un sens de la formule imparable, transformant chaque sentence en un éclat de vérité psychologique d'une redoutable précision. Cette concision mordante permet au penseur de Francfort de dépoussiérer le discours moral, offrant au lecteur le spectacle stimulant d'une intelligence qui refuse toute concession aux faux-semblants de la politesse bourgeoise.

La recherche de l'autosuffisance constitue la partie la plus convaincante de cette eudémonologie pragmatique. En concevant la philosophie comme un rempart intime face aux aléas du sort, l'auteur formule une apologie exigeante de la solitude, seule garante d'une véritable liberté intérieure. La célèbre fable des porcs-épics résume à merveille cette recherche d'une distance salutaire entre les individus, démontrant que la civilité et les bonnes manières ne sont que des instruments nécessaires pour préserver sa propre paix sans subir les piquants du troupeau.

Cette verve pamphlétaire montre pourtant ses limites dès lors que l'invective tourne au règlement de comptes personnel et répétitif. L'acharnement venimeux déployé contre ses rivaux universitaires, au premier rang desquels Hegel qualifié de charlatan sans esprit, trahit les blessures narcissiques d'un auteur longtemps ignoré par l'institution académique. Ce flot ininterrompu d'anathèmes finit par affaiblir la portée philosophique de son propos, réduisant par instants la critique des idées à une querelle d'ego marquée par la rancœur et l'amertume.

L'étalage d'une misanthropie outrancière et de préjugés nationaux caricaturaux alourdit également la lecture sur la durée. Qu'il s'agisse de dénigrer en bloc le peuple français, le bigotisme anglais ou l'immense bêtise allemande, ces jugements péremptoires relèvent d'un mépris généralisé qui confine à la posture misanthrope convenue. En rejetant l'ensemble de ses contemporains dans une même catégorie d'imbéciles incapables d'accéder au vrai, Schopenhauer s'enferme dans une tour d'ivoire intellectuelle dont le dogmatisme lasse.

Je ressors de cette anthologie avec une impression partagée, oscillant entre le rire libérateur provoqué par des saillies brillantes et le malaise face à une amertume trop voyante. Si la formule schopenhauerienne demeure une formidable machine à décaper les illusions sociales et religieuses, l'accumulation de griefs finit par tourner en rond autour de son propre nombrilisme. Le livre vaut comme un divertissement d'une éclatante férocité, à condition de savoir s'en détacher pour ne pas succomber au venin qu'il distille.

L'ouvrage touche enfin par sa profonde sensibilité à l'égard de la condition animale, offrant un contrepoint lumineux à sa noirceur envers le genre humain. Le refus absolu de la vivisection et l'admiration sincère vouée à la loyauté canine témoignent d'une éthique de la compassion sincère, où le respect du vivant s'affranchit des hiérarchies spéculatives. Cette tendresse inattendue pour les bêtes donne au texte une humanité paradoxale, rappelant que la haine des vanités humaines n'exclut pas l'amour d'une pureté originelle.


Une jeunesse sous l'Occupation d'Alice Mendelson

 
En associant la mémoire vive d'une femme de près de quatre-vingt-dix-huit ans à la rigueur méthodologique de l'historien Laurent Joly, ce récit apporte un éclairage concret sur le quotidien des familles juives dans le Paris de l'Occupation. L'ouvrage retrace avec une rare précision la mécanique implacable de la spoliation, enclenchée rue Damrémont par la dénonciation jalouse d'un confrère artisan du quartier. L'arrestation du père dans son propre salon de coiffure et son départ sans retour pour les camps d'extermination dévoilent la violence nue d'une bureaucratie complice, sans jamais verser dans la grandiloquence.

La singularité de ce témoignage réside également dans l'expression d'une culpabilité longtemps tue, celle de n'avoir pas connu l'enfer des camps et d'avoir survécu au drame familial. En confiant que l'écriture a constitué durant des décennies sa thérapie secrète, Alice Mendelson livre une parole d'une grande honnêteté morale sur le traumatisme de la disparition paternelle et sur l'impossibilité d'un véritable au revoir. Cette confession donne une gravité poignante à chaque page, montrant que les blessures de l'adolescence continuent d'habiter la conscience des rescapés jusqu'au seuil du grand âge.
La description de la survie physique après la rafle du Vél' d'Hiv frappe par sa justesse d'évocation, soulignant le rôle déterminant d'une chaîne de solidarités discrètes. De la voisine alertant la mère dans la cour de l'immeuble jusqu'au passage clandestin de la ligne de démarcation sous une charrette de foin, l'expérience de la traque révèle l'asymétrie tragique entre le zèle d'un seul délateur et la multiplicité des soutiens nécessaires pour échapper à la mort. Cet engagement ultérieur comme agent de liaison au sein de la Résistance à Limoges parachève le portrait d'une jeunesse mûrie dans l'urgence des périls.
Le récit se transforme dès lors en un hommage vibrant à l'existence, faisant de l'attachement au monde une réponse éclatante à l'anéantissement programmé par la barbarie. Loin de s'enfermer dans le ressentiment face aux tracasseries administratives de l'après-guerre et à l'acquittement du délateur, l'auteure revendique une féroce joie de vivre comme ultime revanche sur le destin. Cette volonté de ne jamais bâcler l'instant présent et d'honorer la mémoire des disparus par la plénitude de chaque jour confère à ce témoignage une portée humaine universelle.