De retour chez Schopenhauer, philosophe chez qui je découvre des textes qui tantôt m'intéressent, m'amusent ou me révoltent.
Rassemblés par Didier Raymond à partir des écrits tardifs et des fragments des Parerga et Paralipomena, ces textes courts séduisent d'abord par leur extraordinaire vivacité d'esprit. Schopenhauer y manie le sarcasme avec un sens de la formule imparable, transformant chaque sentence en un éclat de vérité psychologique d'une redoutable précision. Cette concision mordante permet au penseur de Francfort de dépoussiérer le discours moral, offrant au lecteur le spectacle stimulant d'une intelligence qui refuse toute concession aux faux-semblants de la politesse bourgeoise.
La recherche de l'autosuffisance constitue la partie la plus convaincante de cette eudémonologie pragmatique. En concevant la philosophie comme un rempart intime face aux aléas du sort, l'auteur formule une apologie exigeante de la solitude, seule garante d'une véritable liberté intérieure. La célèbre fable des porcs-épics résume à merveille cette recherche d'une distance salutaire entre les individus, démontrant que la civilité et les bonnes manières ne sont que des instruments nécessaires pour préserver sa propre paix sans subir les piquants du troupeau.
Cette verve pamphlétaire montre pourtant ses limites dès lors que l'invective tourne au règlement de comptes personnel et répétitif. L'acharnement venimeux déployé contre ses rivaux universitaires, au premier rang desquels Hegel qualifié de charlatan sans esprit, trahit les blessures narcissiques d'un auteur longtemps ignoré par l'institution académique. Ce flot ininterrompu d'anathèmes finit par affaiblir la portée philosophique de son propos, réduisant par instants la critique des idées à une querelle d'ego marquée par la rancœur et l'amertume.L'étalage d'une misanthropie outrancière et de préjugés nationaux caricaturaux alourdit également la lecture sur la durée. Qu'il s'agisse de dénigrer en bloc le peuple français, le bigotisme anglais ou l'immense bêtise allemande, ces jugements péremptoires relèvent d'un mépris généralisé qui confine à la posture misanthrope convenue. En rejetant l'ensemble de ses contemporains dans une même catégorie d'imbéciles incapables d'accéder au vrai, Schopenhauer s'enferme dans une tour d'ivoire intellectuelle dont le dogmatisme lasse.
Je ressors de cette anthologie avec une impression partagée, oscillant entre le rire libérateur provoqué par des saillies brillantes et le malaise face à une amertume trop voyante. Si la formule schopenhauerienne demeure une formidable machine à décaper les illusions sociales et religieuses, l'accumulation de griefs finit par tourner en rond autour de son propre nombrilisme. Le livre vaut comme un divertissement d'une éclatante férocité, à condition de savoir s'en détacher pour ne pas succomber au venin qu'il distille.L'ouvrage touche enfin par sa profonde sensibilité à l'égard de la condition animale, offrant un contrepoint lumineux à sa noirceur envers le genre humain. Le refus absolu de la vivisection et l'admiration sincère vouée à la loyauté canine témoignent d'une éthique de la compassion sincère, où le respect du vivant s'affranchit des hiérarchies spéculatives. Cette tendresse inattendue pour les bêtes donne au texte une humanité paradoxale, rappelant que la haine des vanités humaines n'exclut pas l'amour d'une pureté originelle.



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