En suivant le quotidien méthodique du docteur Combes, praticien consciencieux des « traitements de fin de vie » (TFV), François Marchand met à nu les dérives d'une société prompte à transformer l'élimination des corps en prestation logistique optimisée. L'originalité du livre réside dans cette précision avec laquelle la novlangue administrative est disséquée : on n'euthanasie plus, on déroule un « parcours de soins » ambulatoire, on coche des formulaires en ligne sur easy-tfv.com, et l'on veille scrupuleusement au respect des coûts hospitaliers pour ménager le budget de l'assurance maladie. L'expérience de haut fonctionnaire de l'auteur nourrit une ironie grinçante qui décrit parfaitement comment le néolibéralisme sait habiller l'abandon des vulnérables des oripeaux vertueux de l'écologie, du progrès et de la liberté individuelle.
La peinture de cette indifférence collective frappe par sa drôlerie glaciale, notamment lorsque le récit met en regard le soin méticuleux apporté aux animaux domestiques et la facilité avec laquelle on liquide les aînés jugés improductifs. En montrant un médecin sans haine ni méchanceté, simple rouage d'une chaîne de services où le geste létal est assimilé à une formalité vaccinale, l'ouvrage interroge avec une grande acuité le glissement éthique d'une médecine qui a oublié le serment d'Hippocrate au profit du rendement. Cette déconstruction des évidences contemporaines offre une matière stimulante pour penser les impasses d'un confort moderne fondé sur l'évacuation rapide de toute finitude.
Ce parti pris de la farce grinçante finit néanmoins par enfermer le récit dans une mécanique démonstrative un peu rigide. À force d'accumuler les situations absurdes, de l'erreur d'aiguillage vaccinal aux forfaits tout compris incluant crémation express, l'intrigue prend parfois l'allure d'un sketch à thèse où chaque personnage n'existe que pour incarner un travers idéologique prédéterminé. Ce refus d'accorder aux protagonistes une véritable épaisseur psychologique limite l'impact émotionnel du texte, maintenant le lecteur à la surface d'un jeu de massacre intellectuel sans surprise.
Je regrette que le traitement d'une question bioéthique aussi délicate et complexe cède souvent à une charge outrancière qui en affaiblit la portée critique. En réduisant l'ensemble du débat sur la fin de vie à une vaste imposture budgétaire et consumériste, l'auteur esquive la réalité tragique des souffrances physiques incurables qui motivent ces réflexions dans le monde réel. Dans la dignité, laisse ainsi une impression d'à peu près, d'inabouti, partagée entre la jubilation procurée par un sens aigu de la formule corrosive, et l'amertume devant une fable pamphlétaire dont le trait trop appuyé tourne assez vite au ridicule.



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