Dans ce récit sur la naissance étrange d'un héritier à la peau transparente dans la Hongrie de 1900, le jeune auteur zurichois ouvre la porte d'un univers singulier où le réalisme magique vient rehausser le déclin d'un monde aristocratique finissant. Le domaine familial de Pécs se transforme en un théâtre d'ombres magnifique où chaque génération porte les stigmates d'un empire austro-hongrois en décomposition, oscillant entre folie visionnaire et renoncement feutré.
L'intérêt du livre réside dans sa manière de traiter la banalité de la lâcheté pendant la Seconde Guerre mondiale. En refusant de faire de Lajos un monstre spectaculaire pour le réduire à un bureaucrate veule gérant méthodiquement les déportations sous couvert de tâches administratives ordinaires, le texte touche à une vérité historique glaçante sur la compromission des élites traditionnelles d'Europe centrale.
L'atmosphère des années 1920 et le répit éphémère d'une jeunesse dévorée par l'urgence d'aimer avant l'embrasement des dictatures témoignent d'une belle sensibilité poétique. La prose capte avec finesse la fébrilité des corps cherchant à s'étourdir dans les parcs du château, conférant à cette parenthèse d'insouciance une lumière fragile qui rend la dévastation ultérieure d'autant plus poignante.
Cette accumulation d'images gothiques et de figures physiques singulières finit pourtant par créer une sensation d'artifice narratif un peu lourde. À force d'attribuer à ses protagonistes des anomalies corporelles ou des visions prophétiques pour symboliser les désastres du siècle, le roman semble parfois substituer la métaphore visuelle à une véritable exploration des consciences, enfermant ses personnages dans des postures figées.
L'écriture cède par moments à une complaisance stylistique qui ralentit la progression dramatique au détriment de l'émotion sincère. Les épisodes crus, telle la déchéance charnelle et grotesque de Sándor auprès d'une paysanne pour fuir la marche du monde, relèvent d'une surenchère descriptive qui cherche le malaise sans toujours apporter d'éclairage neuf sur le naufrage intime des figures patriarcales.
Je regrette que le parallélisme entre l'agression intime subie par Éva et l'écrasement sanglant de l'insurrection de Budapest par les chars soviétiques en octobre 1956 prenne l'allure d'un procédé allégorique un peu forcé. Cette volonté de fondre absolument le drame individuel et l'Histoire collective dans la chair des protagonistes alourdit le dénouement d'une intention didactique qui manque de sobriété.
Cette grande traversée du siècle s'achève sur une image d'exil saisissante, où les survivants contemplent les eaux froides et les cygnes du lac de Zurich après la perte irrémédiable de leur patrie. Nelio Biedermann signe une œuvre ambitieuse qui prouve une remarquable virtuosité d'évocation, capable d'arracher au silence des ruines familiales un chant funèbre d'une indéniable maturité narrative.
Lázár est un livre qui laisse ainsi une impression mitigée, partagée entre l'admiration pour cette virtuosité précoce et l'agacement devant certaines facilités d'un formalisme trop conscient de ses effets. Tout en reconnaissant la force d'évocation de cette saga crépusculaire, j'attends de ce jeune romancier qu'il s'affranchisse de ces excès d'ornementation pour laisser respirer la vérité de son talent. Je remercie Babelio et les éditions Belfond, qui dans le cadre de l'action Masse critique privilégiée m'ont permis de découvrir ce jeune talent très prometteur.
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