Quelle claque de modernité que la découverte de ce premier roman de Momo Yamaguchi, Crush, publié sous son titre original Hello, Limerence. Je remercie Babelio, et les éditions Actes Sud, qui dans le cadre de l'opération Masse critique m'ont permis de découvrir cet ouvrage. Merci.pour ce plongeon directement dans la psyché de Mika, cette anti-héroïne tokyoïte de 24 ans dont la lucidité crue m'a autant séduit qu'elle m'a parfois glacé.
J'ai d'abord éprouvé un plaisir féroce à la lecture de ce journal intime, qui dynamite avec un humour décapant la vision idéalisée du Tokyo contemporain. En suivant Mika entre ses tableaux Excel et ses obsessions virtuelles, je me suis pris de plein fouet cette langue incisive et crue, capable de comparer les préparatifs esthétiques féminins à un sacrifice de poulet. La description méthodique de la « limérence », cette dépendance aux miettes d'attention numérique d'un expatrié américain, résonne en moi comme l'une des analyses les plus justes et les plus désespérément drôles de la solitude moderne à l'ère des smartphones.
J'aime la façon dont l'autrice articule la misère sexuelle et le besoin éperdu de validation masculine avec les structures oppressives du capitalisme de bureau. Momo Yamaguchi évite le piège du manifeste féministe théorique pour ancrer la rage de son personnage dans la chair, la faim de peau et l'absurdité binaire des applications de rencontres. J'aime la tendresse qui affleure sous le cynisme, cette vulnérabilité universelle d'une jeunesse qui troque sa conscience individuelle contre la drogue douce des notifications de l'écran.
Une forme de lassitude m'a pourtant guetté à mi-parcours face à la répétition systématique des mêmes schémas de soumission affective. À force de voir Mika analyser sa propre déchéance avec une ironie parfaite mais stérile, j'ai eu l'impression que le roman s'enfermait dans le piège qu'il dénonce, devenant lui-même un défilement infini et un peu mécanique de textos sans réponse. La lucidité de l'héroïne, bien que réjouissante, finit par tourner à vide, me laissant le sentiment d'un surplace psychologique où l'autodérision sert d'excuse pour ne jamais tenter de briser le cercle vicieux de l'aliénation.
Le décor tokyoïte, réduit à un arrière-plan interchangeable de métros et d'appartements standardisés, m'a semblé parfois trop sacrifié au profit du seul monologue intérieur de l'héroïne. Les personnages secondaires, qu'il s'agisse de la figure absente de Tai ou des collègues de la multinationale, manquent cruellement d'épaisseur et n'existent que comme des déclencheurs de la névrose de Mika. C'est le paradoxe de ce livre hyperconnecté : il réussit à merveille à capturer le pouls de la génération Z, mais il me laisse sur une impression de solipsisme claustrophobique, un miroir tendu à notre époque qui refuse d'esquisser la moindre lueur de sortie.


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