samedi 4 juillet 2026

De guerre en guerre : De 1940 à l'Ukraine d'Edgar Morin

Publié en 2023 alors que l'auteur, récemment décédé, avait déjà franchi le cap des cent ans, cet essai, De guerre en guerre : De 1940 à l'Ukraine se présente comme une trouée de lumière et de sagesse au milieu du fracas des armes. À travers le prisme nourri de sa propre expérience de résistant et les concepts de sa pensée complexe, le sociologue nous livre un avertissement solennel contre la cécité belliqueuse et le retour des démons du siècle précédent.

J'aime ces pages où la voix d'un témoin direct de 1940 vient percuter une actualité médiatique à l'objectivité discutable. Edgar Morin excelle à mettre à nu l'hystérie collective qui s'empare des esprits dès que le canon tonne, cette propension dramatique des médias et des gouvernants à sombrer dans un manichéisme de circonstance, qui finit par criminaliser la culture même du peuple ennemi. Son rappel du traitement infligé aujourd'hui à Pouchkine ou Tolstoï résonne en moi comme un signal d'alarme, me remémorant que le premier devoir de l'intellectuel est de résister à la simplification réductrice et aux mensonges de la propagande unilatérale.
Ma lecture a été marquée par les passages où l'ancien résistant aborde la part d'ombre du « camp du bien ». Sa relecture des bombardements de Dresde ou des atrocités du stalinisme occultées à l'époque par la nécessité de vaincre le nazisme met en lumière une vérité dérangeante : la guerre, par sa nature même, sécrète une criminalité systémique qui déborde le cadre militaire. Au fil des pages, je mesure à quel point l'aveuglement face à notre propre violence est un engrenage redoutable, Morin nous invitant avec clairvoyance à ne jamais sacrifier notre conscience critique sur l'autel de l'indignation sélective.

J'aime le courage intellectuel avec lequel Morin déploie sa méthode pour refuser le confort des camps préétablis. Tout en condamnant de manière catégorique l'invasion despotique de la Russie, il m'oblige à regarder en face la complexité des antécédents historiques et le choc frontal entre les impérialismes américain et russe. Cette exigence de contextualisation est une bouffée d'oxygène dans un paysage intellectuel saturé par les postures martiales, démontrant que la recherche d'un compromis diplomatique n'est pas une lâche capitulation, mais l'ultime sursaut de la rationalité face à l'abîme.
Je trouve une grande force prophétique dans l'analyse qu'il propose de l'écologie de l'action, ce mécanisme par lequel une invasion militaire produit l'exact inverse de son but initial en cimentant l'unité nationale ukrainienne par la résistance. L'urgence absolue qu'il exprime face au risque d'une escalade nucléaire mondiale me paraît d'une grande pertinence, tant elle rappelle que la paix n'est pas une option secondaire, mais le préalable nécessaire à la survie de l'humanité face aux crises écologiques et économiques de notre siècle. Ce court texte, loin d'être la complainte d'un vieil homme au crépuscule de son existence, s'impose comme un legs philosophique majeur pour habiter notre temps avec autant de droiture que de lucidité.


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