J'ai éprouvé un vif plaisir à observer le déploiement de cette amitié littéraire, entre un Sylvain Tesson, que j'ai souvent, à plaisir, commenté, et un Régis Debray, figure historique d'un militantisme révolutionnaire, dont je ne garde que des souvenirs diffus.
J'aime cette noblesse d'une parole apaisée qui refuse de se laisser dicter son rythme par le clignotement frénétique de l'époque technologique. En opposant la technique manuelle à la technologie aliénante qui arraisonne l'esprit, les deux bretteurs partagent, malgré leurs trente-deux ans d'écart, un amour indéfectible de la littérature et une complicité germano-pratine qui autorise l'ironie.
J'aime cette confrontation entre la boussole et la montre, ou entre la poudre d'escampette et la poudre à canon, qui permet de réhabiliter la fuite individuelle et la conquête de l'inutile comme de véritables stratégies politiques de préservation de soi. Je trouve que la force des échanges réside dans le dépouillement progressif des illusions de jeunesse, la mélancolie lucide de Régis Debray constatant l'effondrement des grands programmes communs répondant admirablement à la souveraineté égoïste mais salutaire du bivouac solitaire.
L'opposition que je vois s'esquisser entre ces deux esprits, deux cultures, deux visions d'un même monde évite constamment le piège du débat stérile, du conflit générationnel, pour réhabiliter la noblesse de la nuance et le plaisir d'embrasser la vie, dans un style épistolaire, d'une grande fluidité, où l'on sent graduellement monter le niveau d'une savoureuse joute verbale, mettant en avant le parcours et les passions communes.

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