J'aime Kessel, l'écrivain, le voyageur, l'Amoureux de la Française. J'ai succombé à la moiteur et à la sensualité lourde qu'il installe dès les premiers chapitres de ce roman, le fleuve Tage fonctionnant comme une puissance mythique qui berce et emprisonne les amants. Le rapprochement charnel entre Antoine, ce chauffeur de taxi exilé au cœur lourd, et Kathleen, cette veuve insaisissable, possède une force tragique indéniable, leurs solitudes respectives s'emboîtant comme les pièces d'un puzzle maudit. Kessel excelle à dépeindre cette marginalité d'après-guerre où le crime passionnel isole les êtres du reste de l'humanité, transformant Lisbonne en un somptueux purgatoire à ciel ouvert où la fièvre amoureuse devient l'unique moyen de respirer encore sous le poids d'une existence devenue coquille vide.
Une sensation de répétition et de surplace psychologique vient pourtant gâcher mon enthousiasme à mesure que la jalousie d'Antoine tourne au délire monomaniaque et hystérique. L'irruption de l'inspecteur Lewis de Scotland Yard introduit un ressort de roman policier un peu trop conventionnel, qui brise la belle lenteur contemplative du récit pour imposer des scènes de traque et de paranoïa un peu téléphonées. Je regrette que Kessel cède parfois à des raccourcis psychologiques un peu schématiques, la figure de la femme fatale préméditant la mort de son lord anglais répondant de façon trop géométrique et artificielle au crime spontané du soldat français, ce qui fige la tragédie dans un dispositif mélodramatique dont j'ai fini par deviner toutes les coutures.


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