En parcourant cet abécédaire, la pertinence des remarques de Jean-Loup Chiflet m'a séduit par sa capacité à pointer les travers d'un langage devenu automatique. Qu'il s'agisse du fameux « au jour d'aujourd'hui » ou de la manie de « solutionner » pour éviter de conjuguer le verbe résoudre, l'auteur décortique avec une ironie mordante ces tics de langage qui trahissent notre paresse intellectuelle. Cette mise en garde contre l'invasion de la novlangue managériale, où l'on préfère « gérer » son stress ou « booster » ses performances plutôt que d'employer des termes justes, offre un divertissement salubre qui invite à surveiller nos propres automatismes.
La finesse du « grammairien buissonnier » s'exprime également dans son analyse des faux-semblants de la politesse contemporaine et du snobisme intellectuel. La démonstration concernant l'usage abusif de « problématique » à la place d'un simple problème, ou la mode consistant à se dire « sur Paris » plutôt qu'à Paris, éclaire joliment notre besoin d'emprunter des mots de quatre syllabes pour nous attribuer une autorité factice. En épinglant cette manie de mimer les guillemets avec les doigts ou de réclamer partout un « risque zéro », le livre dresse le portrait amusé d'une époque anxieuse qui se rassure derrière des formules toutes faites.
Il faut pourtant reconnaître que le format très court de ces notices entraîne une impression d'éparpillement et de répétition sur la durée. À force de passer en revue des formules très ordinaires comme « A+ », « bisous » ou le tic combleur « voilà », le propos frôle parfois la simple humeur d'un observateur agacé par le quotidien. Ce parti pris de la brièveté pamphlétaire, s'il fonctionne à merveille pour une lecture fragmentée, montre ses limites lorsque l'on aborde l'ouvrage d'une seule traite, révélant un systématisme qui tend à lisser le contenu de certaines entrées.On peut également regretter que cette croisade contre le jargon vire parfois à la grogne rituelle contre l'évolution naturelle de la langue vivante. En plaçant sur le même plan de vraies dérives sémantiques et d'inoffensives formules d'affection comme « bon courage » ou « que du bonheur », l'analyse manque parfois de nuance sociologique. Cette posture nostalgique, bien que tempérée par l'humour habituel de l'auteur, donne par moments au recueil un ton un peu convenu où la dénonciation de l'air du temps prend le pas sur une véritable étude de la langue.


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