Transposer l'éloquence brute du prétoire sur les planches d'un théâtre représente un pari audacieux, où l'exercice de style risque toujours de l'emporter sur la sincérité du témoignage. Dans À la barre, seul en scène, coécrit avec Hadrien Raccah et mis en scène par Philippe Lellouche en 2019, le célèbre pénaliste lillois aux plus de cent quarante-cinq acquittements, devenu plus tard garde des Sceaux, livre une confession vive sur les arcanes de la justice. J'aime la première partie du texte, où l'évocation de ses origines modestes, de la figure maternelle et du choc inaugural provoqué par l'exécution de Christian Ranucci en 1976 donne un éclairage intime à sa vocation. Sa défense farouche de la présomption d'innocence, son plaidoyer contre les dérives de l'intime conviction et son rappel salutaire que l'avocat prête sa voix à tous sans distinction morale constituent les pages les plus solides et nécessaires du livre.
Ma réserve s'installe néanmoins face à la dérive théâtrale de la seconde moitié de l'ouvrage. À mesure que le texte avance, la réflexion juridique s'efface souvent devant une succession d'anecdotes mondaines, de bons mots d'audience et de traits d'esprit parfois faciles, à l'image des piques contre les juges ou les confrères du Barreau. J'ai eu l'impression que la posture du tribun flamboyant finissait par saturer l'espace, transformant des questions fondamentales, comme l'emballement des tribunaux médiatiques ou l'état d'urgence, en coups de gueule épidermiques. Si le rejet de la vindicte populaire et de la délation contemporaine est salutaire, le ton vire parfois au règlement de comptes et à l'autocélébration, ce qui affaiblit la portée philosophique de son propos sur le doute.Je garde ainsi une impression partagée de cette lecture. Le livre possède la fougue d'une plaidoirie passionnée et offre un rappel indispensable des principes qui fondent notre État de droit contre les réflexes sécuritaires. Pourtant, ce mélange hybride entre manifeste humaniste et spectacle de divertissement laisse un arrière-goût d'inabouti, où la verve du personnage public masque en partie la complexité silencieuse des drames judiciaires.


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