lundi 17 août 2026

Désir pour désir de Mathias Enard

 

On pouvait légitimement attendre de Mathias Énard, couronné par le prix Goncourt pour Boussole et salué pour la virtuosité formelle de Zone, une exploration vénitienne exempte des facilités du genre. Pourtant, Désir pour désir donne l'impression fâcheuse d'un exercice de style paresseux, engoncé dans un décorum d'époque qui peine à s'animer. Située en janvier 1750, l'intrigue tisse une géométrie sentimentale convenue entre Amerigo, violoncelliste non voyant meurtri par le sort, Camilla, musicienne lumineuse issue de l'Ospedale della Pietà, et Antonio, jeune apprenti graveur foudroyé par l'amour. Malgré la précision des détails sur les techniques d'atelier, les bains d'acide et l'atmosphère musicale inspirée de Vivaldi, l'ensemble paraît curieusement désincarné. Les figures historiques ou pittoresques, comme le poète Giorgio Baffo ou les patriciens aux casins, semblent convoquées pour valider une fiche d'ambiance plutôt que pour nourrir une véritable nécessité romanesque.

Cette distance empêche toute réelle émotion de s'installer au fil de la lecture. Le coup de foudre D'Antonio pour Camilla demeure purement rhétorique, tandis que le tourment intérieur d'Amerigo est exprimé par une succession de clichés mélodramatiques sur l'ouïe compensatrice et la noblesse sacrificielle. Lorsque l'aveugle perçoit la chute des larmes du jeune homme à travers une grille ajourée et décide d'effacer sa propre existence dans les eaux glacées de la lagune, le dénouement semble dicté par un symbolisme forcé plutôt que par une trajectoire humaine crédible. L'écriture déploie certes des énumérations sensorielles soignées sur les odeurs d'encre et les brumes du Carnaval, mais cette élégance formelle tourne à vide et finit par masquer une grande pauvreté dramatique.
L'ouvrage laisse ainsi le sentiment d'une miniature maniérée, territoire réservé aux seuls initiés, où l'artifice étouffe la chair des personnages. Loin, ici, du souffle qui animait Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, où la matière historique rencontrait une tension poétique vivante. Ce court récit se referme sans laisser d'empreinte durable, comme un tableau de genre trop sage dont le vernis impeccable ne parvient pas à dissimuler l'absence de pulsation intérieure.



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