lundi 17 août 2026

Beyrouth-sur-Seine de Sabyl Ghoussoub

 

Il arrive que la mémoire familiale ne prenne tout son sens qu'à travers le filtre d'un enregistreur et la patience d'un fils en quête de repères. Dans Beyrouth-sur-Seine, Sabyl Ghoussoub saisit l'occasion du confinement lié à la pandémie pour interroger ses parents, Kaïssar et Hanane, arrivés à Paris au milieu des années 1970 pour un séjour d'études qui s'est mué en exil définitif sous la pression de la guerre civile libanaise. Ce qui séduit d'emblée dans cette démarche, c'est le refus net de l'emphase tragique au profit d'un regard lucide, teinté d'une autodérision constante. Le salon parisien devient une enclave où se côtoient les plats traditionnels, les revues d'art arabes et les éclats de voix contradictoires de deux époux qui ne s'accordent jamais tout à fait sur leurs propres souvenirs. L'intimité de cette cellule domestique sert de point d'ancrage pour observer comment le fracas de l'histoire moyen-orientale a fini par déborder jusque sur les trottoirs parisiens des années 1980, entre attentats de la rue Marbeuf et règlements de comptes politiques.
En creusant les non-dits et la correspondance familiale, l'écrivain met au jour une réalité complexe, bien éloignée des mythes rassurants. La découverte des engagements troubles de certains proches, oscillant entre idéalisme partisan et violences miliciennes, fissure la nostalgie heureuse sans jamais détruire l'affection filiale. Le portrait du père, intellectuel frondeur maniant la contradiction par souci d'indépendance, dialogue avec la figure maternelle, pragmatique et viscéralement attachée à son clan. Cette dynamique permet à l'auteur d'aborder la question de la transmission et de la postmémoire avec une juste mesure : ni réquisitoire familial, ni panégyrique complaisant. On y perçoit avec netteté le vertige d'une génération née en France, nourrie des drames d'un pays d'origine qu'elle n'a pas vécu au présent, mais dont les répercussions continuent de modeler chaque geste quotidien.

La réussite de l'ouvrage repose ainsi sur cet équilibre fragile entre le document intime et la réflexion sur l'appartenance. Loin de chercher une réconciliation factice ou des certitudes géographiques, le récit accueille les silences et les contradictions comme la matière même de l'exil. Je referme ces pages avec le sentiment d'avoir partagé un échange sincère sur ce que signifie vivre entre deux rives, où la tendresse pour les aînés l'emporte sur le besoin de démêler chaque énigme du passé.

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